Ecole Normale Supérieure

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le “ niveau de vie ” : un objet d’appréciation subjective ?

 

Evaluation de leur “ niveau de vie ” par les habitants de deux quartiers “ sensibles ” de Paris

 

 

 

 

 

Camille Mazé

 

Mémoire ad hoc de DEA en Sciences Sociales réalisé

sous la direction de Christian Baudelot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2004-2005


 


Prologue

 

 

 

L’atelier “ Rémunération et justice ” auquel j’ai participé tout au long de l’année 2004-2005 portait sur la question de la perception de la rémunération, objective et subjective. Les deux termes accolés (rémunération et justice) appartiennent à des champs différents, l’un renvoyant à une catégorie concrète, empirique, quantifiable, saisissable – rémunération – l’autre renvoyant à une catégorie insaisissable, laissée au jugement personnel et à une catégorie générale plus abstraite et philosophique – la justice. L’argent reçu ou donné pour un service ou un travail n’est plus appréhendé uniquement en termes mathématiques mais au regard des valeurs de justice, équité et justesse, dont le flou de la définition suscite le questionnement.

 

La rémunération est-elle l’objet d’un calcul (objectif), d’une perception, d’un sentiment, d’un jugement (subjectif) ? Estime-t-on la rémunération en termes de justice, de justesse, d’équité et sur quels critères se base-t-on pour en juger ? Que signifie l’adjectif “ juste ” en lien avec rémunération, salaire, revenus : suffisant, décent, moral, adéquat, ajusté ? La rémunération fait-elle l’objet d’une comparaison et à qui se compare-t-on pour évaluer sa rémunération ? Quels sentiments ont à l’égard de la rémunération celui qui est rémunéré et celui qui rémunère ? Qu’est-ce que les individus estiment devoir être rémunérés : la formation, les besoins, les compétences, le mérite, la responsabilité… ? Quelle connaissance a-t-on aujourd’hui de la distribution des rémunérations ? Quel est le niveau de rémunération que les individus estimeraient juste de recevoir ? Autant de questions auxquelles l’atelier “ Rémunération et justice ” tente de répondre en mettant en place une enquête statistique sur la base d’un questionnaire.

 

Désireuse d’apporter ma contribution à ces interrogations tout en élargissant le champ de recherche, j’ai décidé de m’intéresser à la notion de “ niveau de vie ”, plus large que celle de “ rémunération ”. Ce mémoire ad hoc, par les questions que j’y pose et par les méthodes choisies pour y répondre (l’analyse statistique) constitue pour moi, au vu de ma formation en lettres classiques et modernes puis en anthropologie, un véritable défi que j’ai relevé avec plaisir tout au long de cette année. J’espère parvenir à communiquer au lecteur l’intérêt qu’ont suscité en moi ces questions et les nouvelles méthodes que j’ai dû mettre en œuvre[1] pour les éclairer.


Partie introductive

 

Le “ niveau de vie ” en question

 

Appréhender le “ niveau de vie ”, une simple histoire de calcul ?

 

L’expression “ niveau de vie ” est consacrée : médias, économistes, statisticiens, sociologues, enfin tous, nous l’utilisons couramment. L’idée n’est pas spécifiquement française : standard of living, Lebensstandart, … il y a donc bien un “ niveau ” de vie ou plus exactement une échelle de “ niveaux de vie ”, avec des échelons, une base, un sommet, une moyenne, servant à définir le montant économique dont dispose une société, un ménage ou un individu pour vivre. Le “ niveau de vie ” se définit essentiellement en termes économiques et monétaires. Il est considéré par les économistes et les statisticiens comme l’un des indicateurs possibles pour mesurer la pauvreté et la richesse. Comment le déterminent-ils et quels critères rentrent en jeu dans ce calcul ? Le “ niveau de vie ” est-il une simple affaire de chiffres ?

 

C’est ce que je propose d’investiguer à travers cette recherche. Alors que l’INSEE assigne à un ménage ou à un pays tel ou tel “ niveau de vie ” grâce à de savants calculs, comment les gens évaluent-ils leur “ niveau de vie ” ? Que signifie le concept de “ niveau de vie ” pour les individus qui ne maîtrisent pas les outils scientifiques pour le calculer ? Ceux qui sont statistiquement classés parmi les “ pauvres ” ou les “ riches ” se ressentent-ils comme tels, autrement dit, avoir un “ niveau de vie ” faible ou élevé au sens de l’INSEE signifie-t-il que l’on se perçoit comme misérable, démuni, en souffrance ou au contraire, à l’aise ? Quelle est la part du revenu dans l’appréciation du “ niveau de vie ” ? Qu’est-ce qui fait qu’un individu se perçoit (lui et son ménage) comme “ pauvre ”, “ dans la moyenne ”, “ à l’aise ”, “ aisé ” ou “ riche ” et quels critères mobilise-t-il pour se comparer aux autres (et à quels autres) en termes de “ niveau de vie ” ? Les différents critères “ objectifs ” du “ bien-être ” (logement, emploi, relations familiales, sociabilités, santé, etc.) n’interviennent-ils pas en sus des revenus dans l’appréciation du “ niveau de vie ” ?

 

Ces interrogations découlent de la confrontation entre les différents types d’approche mis au point pour calculer le “ niveau de vie ” et déterminer les bornes de la “ richesse ” et de la “ pauvreté ”.

 

La première méthode, la plus courante, est l’approche économique, centrée sur le calcul monétaire des revenus : richesse et pauvreté sont alors définies d’après des montants, des échelles, des seuils, etc. Mesure ordinale, relative, elle définit un seuil en prenant en compte l’ensemble des revenus du ménage : le “ niveau de vie ” est alors entendu comme une “ notion quantitative désignant la quantité de biens et services dont on (individu, ménage, population) dispose grâce au revenu ” (Le petit Robert). Il est généralement mesuré comme le revenu réel (i.e. en prenant en compte l’inflation) par personne et, selon les définitions de l’INSEE, équivaut au revenu disponible du ménage (revenu déclaré auquel s’ajoutent les prestations sociales moins les impôts directs – impôts sur le revenu, contributions sociales, taxes d’habitation) divisé par le nombre d’unités de consommation (uc)[2]. Le “ niveau de vie ” est le même pour tous les individus d'un même ménage. L’échelle du “ niveau de vie ” se divise en différents paliers : un ménage est considéré comme “ pauvre ” au sens monétaire si son “ niveau de vie ” est inférieur au “ seuil de pauvreté ” déterminé par les économistes.

 

Le “ seuil de pauvreté ” est fixé (par l’INSEE) à la moitié du niveau de vie médian (le niveau de vie médian est le niveau de vie en deçà duquel se situe la moitié de la population, tandis que l’autre moitié de la population se situe au-delà) : la norme actuelle en France et en Europe est de retenir le seuil de 50% ou de 60 % du revenu médian[3] et de considérer comme “ pauvre ” un ménage dont le revenu par unité de consommation est inférieur à ce seuil. Toute personne appartenant à un “ ménage pauvre ” est considérée comme “ pauvre ”. Ici la pauvreté est donc définie de façon relative (si le revenu disponible de chaque ménage augmente de x % entre 2 dates, x étant identique pour chacun des ménages, alors le “ taux de pauvreté ” reste inchangé : la médiane augmente dans ce cas en effet de x %, si bien que le seuil de pauvreté est relevé de x %). Le “ taux de pauvreté ” doit être considéré comme un indicateur d’inégalités qui mesure l’écart entre le bas et le milieu de la distribution des niveaux de vie. Cette définition utilise donc la distribution des revenus pour définir la pauvreté puisqu’elle situe le ménage de l’individu par rapport à d’autres ménages ; ce faisant, elle insiste sur les inégalités de revenus (notons que, de ce point de vue, l’approche en quartiles est elle aussi réductrice puisqu’elle ne prend en compte que la distribution des revenus monétaires). Déterminer un “ seuil de pauvreté ” à partir du revenu global du ménage par unité de consommation revient à tenir compte de la taille du ménage et à déterminer une échelle d’équivalence.


Cette façon de mesurer le “ niveau de vie ” est courante et pourtant arbitraire : si l’on change les critères du calcul, l’image que l’on dessine du “ niveau de vie ” change. Par exemple, en calculant le “ niveau de vie ” et en déterminant une frontière en dessous de laquelle les individus et leur famille sont qualifiés de “ pauvres ” (qu’ils ressentent cette situation comme telle ou non, qu’ils aient accès à des revenus non monétaires ou non, qu’ils bénéficient de différentes aides ou non, etc.), cette définition est réductrice et mérite d’être remise en question ou complétée par d’autres approches.

 

L’approche subjective entend contourner ce type de problème. Elle se réfère non plus au simple jugement de l’expert mais à l’opinion de la personne enquêtée sur sa propre situation financière et sur son bien être. Le statisticien peut alors essayer de déterminer un seuil dit subjectif de pauvreté (en fonction des difficultés vécues comme tel par l’enquêté, de questions relatives aux besoins, etc.). Mais là encore la démarche reste arbitraire puisqu’elle ne précise pas comment les enquêtés définissent leur champ de références lorsqu’on leur demande de se déterminer par rapport à d’autres ménages : le calcul dépend très fortement des concepts utilisés et des options mathématiques retenues pour mesurer le “ niveau de vie ”. Que la mesure soit ordinale ou subjective, elle néglige un grand nombre d’aspects qui méritent pourtant d’être pris en compte pour appréhender le “ niveau de vie ”, la richesse, la pauvreté.

 

De cette insuffisance découle en effet une troisième façon de faire : l’approche par les conditions de vie. Le “ niveau de vie ” est appréhendé à partir de la non-satisfaction d’un ensemble de nécessités de base. Cette approche qui se veut plus proche du vécu des individus fait appel à toute une batterie d’indicateurs et pas seulement au revenu monétaire, ayant trait aux conditions de vie. Ainsi, P.Townsend[4] élabore le concept de deprivation à partir de plusieurs indicateurs, comme le manque de bien-être matériel ou de possibilité de participation à la vie sociale. Ainsi, les propositions a priori pertinentes d’A.Sen[5], qui invitent à appréhender la pauvreté non pas à partir des niveaux de consommation et de revenu mais à partir des “ capacités ” (capabilities) des individus à y avoir accès. Pour Sen la pauvreté se laisse mieux saisir par la “ pénurie des capacités ”, c’est-à-dire l’impossibilité des individus de choisir ce qui leur semble bon pour eux-mêmes, que par le manque de satisfaction des besoins jugés fondamentaux. Il en déduit que ce qu’il faut distribuer en priorité de façon équitable, ce ne sont pas des revenus, mais des capacités à développer des réalisations (human functionnings) afin que chacun puisse mener une vie digne et sensée. Sen invite ainsi les économistes à prendre en compte non seulement les biens matériels, mais aussi la liberté d’expression, la dignité, le respect de soi et la participation à la vie sociale en général, autrement dit, tout ce qui concourt à faire de l’individu un être social intégré et reconnu par les autres. Selon les auteurs qui défendent ce type d’approche, ce n’est pas le manque ou la possession de tel ou tel bien matériel qui permet de définir “ les pauvres ” et “ les riches ”, mais le cumul des handicaps.

 

Ici, l’approche quantitative n’est plus limitée à la seule analyse monétaire puisque le cadre conceptuel des “ capacités ” permet de nouveaux approfondissements méthodologiques qui favorisent la compréhension des aspects multidimensionnels du “ bien-être ” (dans le sens large du well-being) et des situations de pauvreté qui sont associées à des manques ou à des lacunes dans différents domaines (santé, éducation, alimentation, revenus, droits politiques, reconnaissance sociale, etc.). Le “ niveau de vie ” apparaît donc dans ce type d’analyse comme l’une des composantes du “ bien-être ”. Mais cette approche pêche par sa difficulté à définir de façon objective les indicateurs nécessaires à l’analyse. Cependant si elle reste tributaire des problèmes de mesure, elle a le mérite de contribuer à enrichir l’approche descriptive du “ niveau de vie ” en permettant d’appréhender les différentes facettes d’un phénomène complexe.

 

            On comprend donc que derrière l’apparente simplicité de la notion commune de “ niveau de vie ”, complexité, arbitraire et ambiguïté apparaissent[6]. Le “ niveau de vie ” peut faire l’objet de savants calculs mais il est aussi et avant tout l’objet d’une préoccupation quotidienne pour la majorité d’entre nous et d’une auto-estimation par les individus qui en “ dépendent ” quotidiennement. La question de la pauvreté et de la richesse est sous-jacente à celle du “ niveau de vie ”. Dès lors que le sociologue cherche à définir “ le niveau de vie ” pour mieux quantifier les “ riches ” et “ les pauvres ”[7], il court le risque de se voir retranché dans une impasse. La sociologie, plutôt que de chercher à compter les “ pauvres ” et à déterminer les bornes d’un “ niveau de vie ” modeste, convenable, ou aisé, s’est d’abord intéressée aux “ modes de construction de cette catégorie sociale ” et aux “ relations d’interdépendance entre elle et le reste de la société ”[8]. Tocqueville et Marx notamment se trouvent à l’origine de cette pensée sur le “ paupérisme ”, mais c’est avec la publication du texte Les pauvres de Simmel (1907) que se constitue une véritable sociologie analytique de la pauvreté qui met en évidence le lien d’assistance comme constitutif de la pauvreté[9]. Cette définition de la pauvreté en termes d’assistance peut paraître insuffisante – puisqu’elle ne peut prendre en compte la pauvreté vécue en silence, non déclarée, etc. – mais elle a le mérite de penser la pauvreté comme une catégorie socialement construite et d’insister sur les liens d’exclusion et d’appartenance des pauvres à la société. Depuis Simmel, la sociologie essaie ainsi de comprendre ce qui constitue le statut social du “ pauvre ” et postule que chaque société définit et donne un statut social distinct à ses “ pauvres ” en choisissant de leur venir en aide. Un autre type d’approche sociologique a consisté à traiter la question du “ niveau de vie ” à travers l’étude des budgets des familles (Le Play, Halbwachs, Moscovici), abordés par le jeu de la répartition entre dépenses et revenus, considérée comme un indice du système de valeurs de la famille, de la structure des besoins et de ses aspirations. Les conditions de vie, les modes de consommation (comportements et habitudes) mais aussi les besoins définis subjectivement par les individus eux-mêmes et la recherche des motivations qui déterminent les conditions de consommation sont pris en compte dans ce type d’étude.

 

L’approche que je propose est basée essentiellement sur les résultats de l’enquête que j’ai choisie d’étudier et sur l’analyse statistique et sociologique qu’ils m’autoriseront à en faire : plus qu’une idée construite a priori à partir de diverses théories, ce que je propose c’est une exploration minutieuse des données dont je dispose pour essayer d’éclairer la question que je me pose et de vérifier les hypothèses de départ. J’ai choisi de creuser la question de l’évaluation subjective du “ niveau de vie ” de leur ménage par les individus en prenant en compte leurs conditions de vie et la perception qu’ils en ont. Disposant des revenus mais pas des dépenses, je ne pratiquerai pas une étude des budgets des familles mais je pourrai tenir compte du “ niveau de vie ” au sens monétaire. Cette étude s’inscrit donc plus dans le second type d’approche présenté que dans la lignée des approches par les représentations sociales. Pour ressaisir ces multiples définitions, je me réapproprierai les expressions de “ pauvreté objective ” ou “ pauvreté monétaire ” (revenus), “ pauvreté subjective ” (évaluation subjective) et “ pauvreté d’existence ” (conditions de vie) dont il a été montré qu’elles sont distinctes[10] et parfois cumulées[11]. Je n’ambitionne pas dans ce travail de catégoriser mon échantillon d’après ces trois modalités d’appréhension de la “ pauvreté ”, mais de démontrer que lorsque les individus sont invités à évaluer leur “ niveau de vie ” et à se comparer à d’autres, ils mobilisent des éléments constitutifs de chacune de ces “ pauvretés ”, nous indiquant ainsi que la conception “ ordinaire ” du “ niveau de vie ” est beaucoup plus large que strictement monétaire.

 


L’hypothèse qui est à l’origine de cette recherche se base sur les liens entre appréhension objective et évaluation subjective du “ niveau de vie ” : je postule l’idée que, au-delà des revenus, nous prenons en compte nos conditions de vie pour forger notre propre concept de “ niveau de vie ”, et qu’il fait l’objet d’une évaluation subjective, elle-même intégrée à l’évaluation plus générale du bien-être. “ Niveau de vie ” et “ qualité de vie ” seraient en quelque sorte confondus.

“ Niveau de vie ” et “ qualité de vie ”

 

Cette recherche est partie du constat selon lequel il existe un écart entre le calcul objectif, monétaire, du “ niveau de vie ” et l’évaluation subjective qu’en font les individus. C’est autour de cet écart que j’ai mené mes investigations et que j’ai bâti mes analyses afin de démontrer que le concept de “ niveau de vie ” est plus large que monétaire et s’approche de la notion de “ qualité de vie ” : si le “ niveau de revenus ” est pris en compte dans l’appréciation du “ niveau de vie ”, il constitue un critère insuffisant pour l’estimer de façon globale. Le seul critère du revenu est restrictif puisqu’il n’intègre ni les éléments non monétaires ni ce que les gens possèdent déjà (logement, etc.) dans le “ niveau de vie ”, et parce qu’il est incapable de saisir les façons de vivre, les besoins et les exigences des individus. Il ne prend en compte ni la satisfaction, ni le sentiment subjectif de bien-être, ni les frustrations ressenties. Or, on peut penser que pour approcher de façon plus fine le “ niveau de vie ”, il n’est pas négligeable de saisir les conditions de vie des individus et leurs sentiments à leur égard (satisfaction, besoins, difficultés ressenties, etc.). D’après S.Lollivier en effet, la question de la “ pauvreté subjective ” est essentielle à prendre en compte :

 

“ Selon les enquêtes de l’INSEE, un tiers des gens interrogés estiment ne pas avoir assez d’argent pour subvenir à leurs besoins, soit beaucoup plus que le nombre de personnes statistiquement pauvres ; mais un certain nombre de personnes statistiquement pauvres, notamment chez les personnes âgées, estiment au contraire avoir assez d’argent pour subvenir à leurs besoins. Un pauvre qui ne se sent pas pauvre est-il vraiment moins riche et moins heureux qu’un non-pauvre qui se sent pauvre ? ”[12]

 

C’est cette question que je vais tenter d’éclairer en dégageant les facteurs corrélés au fait de se sentir plus “ pauvre ” ou plus “ riche ” que le niveau auquel une mesure de type INSEE nous place. Pour ce faire, je me suis appuyée sur la notion de “ qualité de vie ” qui fait référence à plusieurs dimensions (sociales, économiques, environnementales). Pour l’appréhender, les chercheurs ont la possibilité de dresser un portrait “ objectif ” de la situation en utilisant des indicateurs quantitatifs ou de privilégier “ l’évaluation subjective ”, c’est-à-dire l’exploration de la satisfaction des individus en regard de leur façons de vivre.


Dans les deux cas, ce qui pose problème, c’est la construction des indicateurs et là encore, c’est sans doute la combinaison des deux approches, objective et subjective, qui conduit à un meilleur portrait de la “ qualité de vie ”. Mon objet n’est pas d’appréhender la “ qualité de vie ” mais de montrer que ce que les gens entendent par “ niveau de vie ” en est plus proche que le sens restrictif monétaire que nous avons pour habitude d’attribuer à ce concept.

 

La notion de “ qualité de vie ” est très liée au “ niveau de vie ” : lorsqu’elle apparaît dans les années 50 aux Etats-Unis, elle se définit par un bon “ niveau de vie ” dans la nouvelle société de consommation (possession d’appareils électroménagers modernes, d’automobiles, de maisons, puis plus tard possibilité d’épargner pour les vacances et les loisirs) pour être bientôt élargie au concept de “ qualité de vie ” : on y inclut l’éducation, la santé, le bien-être, etc. La “ qualité de vie ” ne se mesure donc pas uniquement en termes économiques et le “ niveau de vie ” est perçu comme l’une des conditions de la “ qualité de vie ” (mesure de la quantité et de la qualité des biens et services mis à la disposition des gens, comme le produit intérieur brut par habitant, etc.). Selon moi, de façon générale, ce que les individus entendent par “ niveau de vie ” est plus proche de “ qualité de vie ” : ils feraient donc rentrer en compte d’autres paramètres que les revenus (l’argent) pour apprécier leur “ niveau de vie ”. Ce sont ces paramètres que je propose de mettre au jour : il faudra voir si le “ niveau de vie ” (notion quantitative économique qui renvoie à un montant) est appréhendé sous le jour de critères qualitatifs (concernant les “ conditions de vie ”, la “ qualité de vie ”, le “ mode de vie ”, etc.).

 

L’enquête : “ Santé, inégalités, ruptures sociales ”

 

Soubassement théorique de lenquête

 

Cette recherche se base sur les données de l’enquête SIRS (“ Santé, Inégalité, Ruptures Sociales ”) réalisée en 2003 en région parisienne dans le cadre d’un programme de recherche multidisciplinaire et international, réunissant en France l’INSERM, l’EHESS-CNRS et l’INED. L’enquête a été réalisée par l’équipe de recherche “ Déterminants sociaux de la santé et du recours aux soins ”, unité 444 de l’INSERM – avec le soutien financier de la Mission Ville de la Préfecture de Paris[13]. L’enquête SIRS s’intéresse en priorité aux besoins de santé et au recours aux soins des habitants de quartiers relevant de la Politique de la ville (ces quartiers feront l’objet d’une définition plus loin) dans le 20ème arrondissement de Paris. L’objectif de cette enquête était d’étudier les relations entre la santé et le bien-être, les inégalités et les ruptures sociales des individus, à travers des questions concernant le ménage, le logement et le quartier, la santé (couverture maladie, recours aux soins, santé ressentie, santé psychologique, habitudes de vie, santé des femmes, attitudes, représentations et expériences de santé), le travail (formation et expérience professionnelle, conditions de travail, activité, chômage), l’enfance et la jeunesse, le couple et la famille, les réseaux sociaux, les sentiments à l’égard de soi-même (estime de soi, confiance, etc.), le rapport aux institutions (religion, vote, etc.), les discriminations et enfin la situation financière (rémunérations, ressources, besoins, estimation de leur “ niveau de vie ” par les enquêtés, etc.).

D’un point de vue théorique, cette enquête vise à saisir les phénomènes sociaux liés à la “ pauvreté ” (inégalités, liens sociaux, exclusion, dépendance, etc.) dans leurs multiples dimensions, “ objectives ” et “ subjectives ”, quantifiables et ressenties, en balayant le plus largement possible les conditions de vie “ réelles ” et telles qu’elles sont vécues. L’intérêt du questionnaire réside dans le croisement possible entre données “ objectives ” et données “ subjectives ” concernant un même fait social puisque les individus ont été interrogés à la fois sur leurs conditions de vie (santé, salaire, rémunération, logement, vie familiale, besoins, niveau de vie, etc.) et sur la façon dont ils les perçoivent. L’enquête, en s’intéressant aux processus de ruptures qui affectent les liens sociaux, appréhende la “ pauvreté ” en terme de cumul des difficultés sociales, économiques, sanitaires, etc. Les réticences de la sociologie à traiter les données subjectives (souvent rejetées du côté de la psychologie) peuvent être mises à distance du fait que toutes les données subjectives recueillies par le questionnaire peuvent être reliées à des données objectives. Cette enquête fournit donc le matériau idéal pour répondre aux questions posées, en lien avec le “ niveau de vie ”.

L’échantillon

 

 

Le recueil des données a été réalisé en octobre et novembre 2003 auprès d’un échantillon aléatoire de 1000 habitants (majeurs et francophones, interrogées face-à-face à leur domicile sur la base d’un questionnaire comprenant environ 300 variables) des quartiers relevant de la Politique de la Ville[14] à Paris, dans le 20e arrondissement (Belleville-Amandiers et Saint-Blaise-Porte de Montreuil). Les quartiers relevant de la politique de la Ville se définissent généralement par un habitat socialement disqualifié, une concentration spatiale de ménages défavorisés, un cumul des handicaps, des mécanismes de relégation. Ils souffrent souvent d’images négatives et stigmatisantes et font l’objet de politiques d’intervention particulières.

 

L’enquête a finalement été réalisée auprès de 889 personnes. Les enquêtés sont âgés de 18 ans minimum ; la majorité d’entre eux a moins de 40 ans (53,7%). Les femmes sont majoritaires (56,1% contre 43,9% d’hommes). L’échantillon se compose de 79,4% de Français (nationalité française, dont un quart né de parents étrangers ; 18,7% des Français interrogées sont issus de l’immigration) et de 20,6% d’immigrés (en 1999 : moyenne parisienne : 15,2% ; moyenne métropolitaine : 5,6% ). La majorité d’entre eux (63,7%), surtout venus du Maghreb (8,8%) et d’Afrique Noire (5,7%), vivent en France depuis plus de 10 ans (seuls 5,6% ne sont en France que depuis moins d’un an). 13,6% des ménages sont propriétaires ou accédant à la propriété (contre un pourcentage de 41,6% sur l’ensemble de l’agglomération parisienne) et parmi les étrangers 20% ont un statut de résidence précaire ou illégal. Concernant la situation au regard de l’emploi, sur l’ensemble des quartiers étudiés 55,7% des enquêtés occupent un emploi (492 personnes) au moment de l’enquête, 14,5% sont à la retraite ou en préretraite, 12,8% se déclarent au chômage, 7,6% en cours d’étude, 6,9% inactifs au foyer et 2,4% se déclarent invalides (qu’ils soient ou non indemnisés pour leur situation d’invalidité). Le total d’inactifs est de 31,5%.

 

Après ce rapide tour d’horizon de l’échantillon, il me faut présenter plus en détail les revenus des enquêtés. Un ménage sur 10 n’a aucun revenu lié à l’emploi (rémunération du travail, retraites, assurances chômage). La population des quartiers étudiés est marquée par un taux de chômage important qui touche en priorité les jeunes de moins de 25 ans : 23,8% des actifs âgés de 18 à 24 ans sont au chômage et 35,2% ont un statut précaire. Comme dans la plupart des quartiers prioritaires de la Politique de la Ville, les revenus des ménages comprennent une part non négligeable d’aides sociales. Les allocations familiales par exemple concernent 16% des ménages, les aides au logement 22%. L’allocation parent isolé concerne 1% des ménages. Dans 3% des ménages interrogés, l’une des personnes est bénéficiaire du RMI. Plus d’un ménage sur 10 compte sur les assurances chômage pour boucler son budget mensuel ; l’allocation spécifique de solidarité semble marginale (0,2%). Enfin, un ménage sur 10 compte parmi ses membres au moins une personne bénéficiaire d’un minima social (RMI, AAH, API ou ASS). Je précise que ces déclarations peuvent faire l’objet d’une sous-estimation, due peut-être au fait que la personne interrogée était un enfant majeur de la famille (par exemple, l’allocation parent isolé ne concernerait qu’1% des ménages alors que le nombre de familles monoparentales est plus élevé : environ 12%).

 

Alors que l’enquête porte sur des quartiers de la Politique de la ville, les quartiers étudiés sont caractérisés par une forte disparité de l’échantillon : sur un échantillon de 889 enquêtés, nous touchons à des situations très diverses. C’est la grande distribution des revenus qui rend l’enquête que je propose pertinente malgré la petite taille de l’échantillon. Cette disparité des situations au sein des quartiers relevant de la Politique de la ville tient sans doute à leur inscription dans la capitale parisienne et à leur structure composite du fait de la diversité de populations qui les habitent : l’installation de classes aisées (cf. la gentrification du quartier de Belleville) et la persistance de foyers de pauvreté explique que la distribution des rémunérations est très éclatée : de 0 € par mois et par unité de consommation (situation “ improbable ” sans doute liée à une perte d’emploi très récente au moment de l’enquête) à 10000 €/ UC/ mois, avec un écart type de 848,5 €/UC/mois. Si un nombre important de personnes résidant dans ces quartiers rencontrent des difficultés financières, on y trouve aussi des ménages “ riches ”. Concernant les revenus, il faut savoir que dans certains cas les enquêtés ont refusé de renseigner l’informateur : les revenus sont encore un point délicat pour l’enquête statistique qui tente d’en approcher empiriquement une mesure. Les données manquantes ou erronées ont pu être retrouvées grâce à la mise au point d’un modèle linéaire construit à partir de diverses caractéristiques des individus appartenant aux ménages enquêtés, tant démographiques (age, sexe) que socioprofessionnelles (situation au regard de l’emploi, niveau d’éducation, CSP, durée du travail, etc.). Ce modèle, élaboré par l’équipe de l’INSERM, a permis d’affecter aux revenus manquants une valeur jugée proche de la situation réelle. Pour présenter cette dispersion, le découpage en quartiles des rémunérations corrigées me semble adapté.

 

Décomposition en quartiles de la distribution des rémunérations corrigées

Quartiles

Plage de rémunérations corrigées mensuelles par UC

Q1

0 – 762,2 €

Q2

766, 6 – 1188, 9

Q3

1194,4 – 1733,3

Q4

1746,6 – 10000

 

A titre indicatif, 16,8% des enquêtés sont en dessous du seuil de pauvreté INSEE qui était pour l’année 2001 de 650€ /uc/mois. Cette proportion est très élevée (en 2001 en France : 10,3%). Le tableau suivant donne une idée de la composition sociodémographique de base de cet ensemble de ménages vivant en dessous du seuil de pauvreté et donc considérés comme “ pauvres ”.


Caractéristiques sociodémographiques des enquêtés appartenant à un ménage pauvre au sens de l’INSEE (analyse univariée)

Caractéristiques sociodémographiques

Pourcentages appartenant à un ménage pauvre au sens de l’INSEE

Sexe

Homme

14,9

Femme

18,4

Age

18-24 ans

27,5

25-34 ans

16,3

35-44 ans

14,5

45-59 ans

13,5

60 ans et plus

14,4

Nationalité

Français

13,6

Etranger

29,5

Activité

Actif ayant un emploi

8,1

Chômeur

34,5

Inactif

25,3

Composition familiale

personne seule

13,0

couple sans enfant

8,6

couple avec enfant

19,9

famille monoparentale

26,1

Autre

23,9

Quartier

Belleville - Amandiers

16,7

Saint Blaise - Porte de Montreuil

17,0

 

Démarche méthodologique

La question étudiée

 

Pour réaliser ce travail, je me suis intéressée à l’une des questions qui a été posée à toutes les personnes de l’échantillon et qui porte directement sur le “ niveau de vie ” en les invitant à l’estimer de façon subjective :

 

Compte tenu de votre niveau de vie et celui des ménages de l’Ile-de-France, estimez-vous faire partie ?

-          des ménages pauvres

-          des ménages modestes

-          de la moyenne

-          des ménages aisés

-          des ménages riches 

 

J’ai choisi de faire des réponses à cette question la variable à expliquer. Ce qui m’intéresse particulièrement ici c’est que l’expression “ niveau de vie ” est utilisée, en étant laissée à la libre appréciation des enquêtés ; de plus, la question “ impose ” aux enquêtés de se comparer pour se situer dans un ensemble donné (les ménages de l’Ile de France). La majorité des individus ne disposant pas – a priori – des outils professionnels pour mesurer en bon économiste leur “ niveau de vie ”, il s’agit bien plus d’une estimation, d’une appréciation – subjective – que d’un calcul – objectif. C’est justement ce qui devrait nous permettre de saisir le “ niveau de vie ” tel qu’il est compris, vécu et apprécié, dans ses multiples dimensions. Plusieurs questions permettent de calculer le “ niveau de vie ” monétaire des ménages, d’après les déclarations faites par les enquêtés et des réajustements en cas de données manquantes ou manifestement erronées. Les revenus seront donc pris en compte dans l’analyse, mais ne constituent que l’un des paramètres de l’étude. Je précise aussi que “ revenus ” est plus large que “ salaires ” et que le “ niveau de vie ” monétaire ne dépend pas que des revenus : certains auteurs, comme Baudelot et Choquet[15] l’ont montré :

 

“ Il n’y a pas de relation directe entre salaire et niveau de vie (…). Des salaires analogues conduisent à des niveaux de vie qui varient du simple au triple, et même plus dans 20% des cas (…). La relation entre montant du salaire individuel et niveau de vie n’est pas simple : le mode de vie, et partant son niveau, se forment dans le ménage où parviennent souvent plusieurs éléments de ressources, salariales ou non. ”

 

L’enquête SIRS permet de s’intéresser aux rentrées d’argent salariales certes, mais aussi aux “ éléments de ressources ” non monétaires. Baudelot et Choquet regrettent que les enquêtes sur les salaires ne fournissent pas, le plus souvent, les informations relatives aux salariés en dehors de l’entreprise (famille, nombre de membres du ménage, autres revenus, etc.) nécessaires pour établir un lien entre “ niveau de salaire ” et “ niveau de vie ”. L’enquête utilisée ici nous y donne justement accès et permet d’aller au-delà en élargissant le champ d’investigation à de nombreux autres paramètres. Il est donc possible, tout en tenant compte du rapport entre “ niveau de salaire ” et “ niveau de vie ”, de le dépasser pour essayer de mettre au jour les autres critères mobilisés par les individus pour estimer leur “ niveau de vie ”.

 

Avant d’affiner la démarche d’enquête, j’ai d’abord opéré des tris croisés et élaboré des modèles de régression concernant ceux qui s’estiment “ pauvres ” afin de donner un premier aperçu de la “ pauvreté subjective ”. Après contrôle sur le sexe, l’âge et la nationalité, toutes les autres variables restant constantes, se disent “ pauvres ” ceux (entre autres) qui sont au chômage depuis plus de deux ans (OR = 3,3 ; IC 95% [ 1,3 ; 7, 9]), ceux qui sont en situation précaire (OR = 1, 9 ; IC 95% [1,1 ; 3, 2]), ceux qui ont des revenus instables (OR= 5,9 ; IC 95% [3,3 ;10,5]), mais aussi ceux qui ne sont pas bien investis dans les réseaux sociaux (OR = 1,9 ; IC 95% [1,5 ;3,4]), ceux qui sont malades (OR=3,1 ; IC 95% [1,7 ; 5,7]) ou handicapés (OR = 2,9 ; IC 95% [1,7 ;5,2]) et à l’inverse se disent “ riches ou aisés ” ceux qui sont propriétaires (OR = 5, 4 ; IC 95% [3,1 ; 9,1]), ceux qui ont le sentiment de pouvoir compter sur quelqu’un de leur entourage (famille, amis, collègues, etc.) (OR = 3, 3 ; IC 95% [1,6 ; 6,5]),etc.

Le sentiment d’être “ pauvre ” est certes corrélé à la situation face à l’emploi, à la précarité ou à l’instabilité des revenus, mais aussi au fait d’être malade ou handicapé ; à l’inverse, se disent “ riches ” ceux qui ont le sentiment de pouvoir être aidé en cas de besoin. Plusieurs domaines (travail, revenus, santé, sociabilités, etc.) semblent d’emblée être pris en compte dans l’appréciation de la situation financière, autrement dit du “ niveau de vie ” au sens classique du terme. De fait, il existe des écarts entre position objective et positionnement subjectif en termes de “ niveau de vie ” : pour le prouver, j’aurais pu recouper la réponse à la demande d’évaluation subjective avec le “ niveau de vie ” objectif – calculé et découpé d’après les seuils INSEE. Mais nous avons vu en quoi ce type de mesures est discutable et restrictif. Pour pouvoir dégager les facteurs corrélés au différentiel entre position objective et positionnement subjectif, il s’est avéré plus pertinent de créer une variable capable de mesurer directement le différentiel (que l’on peut par la suite croiser avec d’autres variables).

Création dune variable fiable[16] pour calculer le différentiel de positionnement en termes de “ niveau de vie ”

 

Ce que j’appelle “ niveau de vie ” réel ou objectif, par commodité de langage, correspond aux revenus agrégés d’un ménage divisé par le nombre d’unité de consommation[17]. Je base la recherche sur ces revenus, en opérant un découpage “ original ” en fractiles : la distribution des revenus ne fait pas l’objet d’un découpage “ classique ” en seuil de type INSEE ou en quartiles ou déciles, mais correspond à l’ajustement entre “ niveau de vie ” objectif et “ niveau de vie ” subjectif, autrement dit entre la somme des revenus déclarés et la réponse à la question étudiée. Pour accepter la démarche, il faut donc envisager une possible correspondance (fictive) entre la façon dont les gens se positionnent sur l’échelle des “ niveaux de vie ” d’Ile de France et leur position réelle sur cette échelle. Dans ce cas idéal, si tous les enquêtés estimaient correctement leurs “ niveaux de vie ”, estimation et position réelle seraient parfaitement ajustées. Par contre, si les enquêtés n’estimaient pas “ correctement ” leur “ niveau de vie ” (s’ils ne se plaçaient pas dans la classe de ménages correspondant à leur position réelle), nous pourrions dire qu’ils estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse ou à la hausse[18]. Toute la recherche se base sur ces situations d’écart et d’ajustement : je vais donc travailler sur des classes de revenus (la classe la plus pauvre de l’échantillon, la classe la plus riche, etc.) déterminées par les classes subjectives de “ niveaux de vie ” dans lesquelles se placent les enquêtés.

Pour créer la variable servant à mesurer le différentiel entre position objective et positionnement subjectif, il fallait donc d’abord découper la table des revenus en classes “ objectives ” correspondant au positionnement subjectif. Environ 7,1% de l’échantillon estiment faire partie des ménages les plus pauvres d’Ile de France, 31,3% pensent appartenir aux ménages modestes (% cumulés = 38,4%), 53,9% se croient dans la moyenne (% cumulés = 92,3%), 7,6% se placent parmi les ménages aisés (% cumulés = 99,9%) et enfin seuls 0,1 % se disent riches (% cumulés = 100%).

 



Découper la table des revenus d’après ces bornes signifie que si les enquêtés se positionnaient “ correctement ”, on aurait effectivement 7,1% de ménages pauvres dans l’échantillon, 31,3% de ménages modestes, 53,9% dans la moyenne, etc. Les groupes ainsi obtenus[19] après ventilation par catégorie de telle sorte que la répartition “ objective ” soit la même que la répartition “ subjective ” des “ niveaux de vie ” correspond à la répartition suivante :

 

Bornes calculées d’après les bornes d’estimation subjective du “ niveau de vie ”

Estimation subjective du “ niveau de vie ” (% non cumulés et cumulés)

Classes de revenus correspondantes

(euros /uc/mois)

Ménages pauvres

7,1%

7,1%

0 - 488 (CL1)

Ménages modestes

31,3%

38,4 %

489 - 992 (CL2)

Moyenne

53,9%

92,3 %

993 - 2500 (CL3)

Ménages aisés et riches

7,6% + 0,1%

100%

2501 - 10000 (CL4)

Lecture : 7,1% des enquêtés estiment faire partie des ménages pauvres, ce qui correspond à la fourchette de revenus de 0 à 488 euros par uc et par mois (soit CL1 = classe de revenus la plus faible).

 

Le différentiel entre positionnement subjectif et position objective

 

Pour voir ce qu’il en est de la situation idéale décrite plus haut, il fallait croiser entre elles les variables relatives au positionnement subjectif et à la position objective (classes de revenus correspondantes) : un écart apparaît, indiquant qu’ils ne sont pas ajustés. Ceux qui font partie de la classe de revenus la plus faible n’estiment pas forcément en faire partie et peuvent se situer dans une autre classe.


Estimation subjective du “ niveau de vie ” et “ niveau de vie ” objectif (analyse univariée)

Classes de revenus

Estimation subjective du “ niveau de vie ” (% en ligne)

Ménages pauvres

Ménages modestes

Moyenne

Ménages aisés et riches

Classe 1 (7,1%)

24,0

38,8

34,6

2,6

Classe 2 (31,3%)

11,8

44,1

42,9

1,3

Classe 3 (53,9%)

1,4

26,5

65,1

6,9

Classe 4 (7,7%)

0,0

6,9

53,2

39,9

Total

6,4

31,7

54,6

7,3

Lecture : 24% de la première classe de revenus (la plus pauvre) estiment faire partie des ménages pauvres, alors que 38,8% de cette classe se considèrent comme modestes, que 34,6% pensent faire partie de la moyenne et que 2,6 % d’entre eux se disent aisés ou riches.

Test du chi2 : <.0001

 

 

Sur les 7% qui appartiennent à la classe de revenus la plus faible, 24% se positionnent correctement (dans la classe à laquelle ils appartiendraient si la situation idéale était réelle[20]). Concernant le deuxième fractile, 44% se placent correctement, 43% estiment leur “ niveau de vie ” à la hausse et près de 12% l’estiment à la baisse De plus, 1,3% se disent appartenir aux ménages aisés ou riches alors qu’ils se trouvent objectivement dans le deuxième fractile. Ceux de la troisième classe de revenus se positionnent très correctement (65,1%), avec toutefois une tendance à l’estimation à la baisse assez grande (26,5%). Seuls 1,4% de cette classe estiment faire partie des ménages pauvres, alors que 6,9% se placent parmi les ménages aisés ou riches. Enfin, on observe une tendance à l’estimation à la baisse chez les ménages les plus aisés : 53,2% se placent dans la moyenne, 40% se placent dans les ménages les plus riches et près de 7% estiment faire partie des ménages modestes (de façon attendue, aucun membre du quatrième fractile ne se place dans les ménages pauvres).

On constate donc de façon marquée une tendance à l’estimation à la hausse chez les individus appartenant aux ménages les plus pauvres et une tendance à l’estimation à la baisse chez les plus riches. Signalons tout de suite le possible effet de structure (effets de bords) qui impose à ceux qui sont situés dans les cases extrêmes (les plus pauvres et les plus riches) de se situer plus haut et plus bas. Cependant, l’analyse va montrer que les régularités constatées ne tiennent pas à un simple effet de structure.

Pour travailler sur les écarts et les ajustements, j’ai donc créé une variable correspondant au recoupement entre position objective et positionnement subjectif[21]. Elle permet de façon fiable de voir où les uns et les autres se situent par rapport à leur position “ réelle ” (position qu’ils devraient avoir si la situation idéale était respectée) : elle est construite en cinq points (-2 ;-1 ;0 ;1 ;2) correspondant aux groupes imposés par la question (ménages pauvres, à l’aise, dans la moyenne, aisés, riches) et chaque point correspond aux différents niveaux de positionnement (-2 = très à la baisse ; - 1 = à la baisse ; 0 = correctement ; 1 = à la hausse ; 2 = très à la hausse).


Cependant, j’ai resserré cette variable en trois points (-1 : à la baisse ; 0 : correctement ; 1 : à la hausse ) du fait du nombre assez restreint d’enquêtés. L’intérêt de cette variable est qu’elle permet de croiser le différentiel entre positionnement subjectif et position objective avec des variables d’un tout autre type (sociodémographiques, variables d’ordre subjectives, etc.). Elle va me permettre de dégager les facteurs corrélés à l’appréciation du “ niveau de vie ” et de mettre au jour les différents paramètres convoqués par les individus pour apprécier leur “ niveau de vie ”.Les fréquences et les pourcentages obtenus pour chaque position sont les suivantes :

 

Variable calculant le différentiel en 5 points

Fréquences

(cumulées)

Pourcentages

(cumulés)

-2

11,29

 

1,28

 

-1

192,78

(204,08)

21,77

(23,04)

0

471,15

(675,22)

53,20

(76,25)

1

181,71

(856,93)

20,52

(96,77)

2

28,64

(885,57)

3,23

(100,00)

 

Variable calculant le différentiel en 3 points

Fréquences

(cumulées)

Pourcentages

(cumulés)

-1

207,50

 

23,34

 

0

471,15

(678,64)

53,00

(76,34)

1

210,35

(888,99)

23,66

(100,00)

Lecture : 207 personnes évaluent leur “ niveau de vie ” à la baisse, soit 23,3% de l’échantillon.

 

Pour se représenter cette variable, on peut imaginer un carré traversé par une diagonale correspondant à l’ajustement entre position réelle et positionnement subjectif. Les espaces au-dessus et en dessous de la diagonale correspondent aux “ erreurs ” de positionnement (à la hausse et à la baisse).

 

Les hypothèses de départ

 

J’ai organisé les tests statistiques autour de deux séries d’hypothèses que je vais présenter ici par exigence didactique, bien qu’elles aient évolué tout au long de la recherche. Pour éclairer ma première interrogation (en fonction de quoi (corrélation) estime-t-on correctement, à la hausse ou à la baisse son “ niveau de vie ” ?), j’ai échafaudé plusieurs hypothèses que j’ai vérifiées essentiellement grâce aux variables sociodémographiques. La deuxième série d’hypothèses concerne les paramètres susceptibles d’être convoqués pour apprécier le “ niveau de vie ”.

 

Tout d’abord[22], on peut penser que l’appréciation du “ niveau de vie ” est dépendante de facteurs subjectifs : elle serait corrélée à des biais tels que “ l’humeur ” générale de l’individu, l’optimisme ou le pessimisme, la confiance en soi, la fierté, les sentiments à l’égard de soi, etc.

Ces paramètres subjectifs sont selon moi les premiers susceptibles d’ “ influer ” sur la façon dont les individus estiment leur “ niveau de vie ”, qui ferait alors l’objet d’un jugement arbitraire, subjectif. Si ce n’est pas le cas, ce sera le signe que le “ niveau de vie ” fait l’objet d’une conception plus large et corrélée à des paramètres plus “ objectifs ”. Il faudra alors tester la corrélation de l’estimation subjective du “ niveau de vie ” avec d’autres types de facteurs, comme les caractéristiques sociodémographiques.

 

En effet, on peut faire l’hypothèse que la perception du “ niveau de vie ” est liée au “ cycle de vie ” : l’âge, la situation familiale (enfants, nombre de personnes dans le ménage, etc.), la situation face à l’emploi (inactivité – études, retraite – versus activité, chômage, etc.). L’appréciation du “ niveau de vie ” est en effet susceptible de dépendre des besoins, des exigences et des aspirations évolutives avec le cycle de vie. Par exemple, les personnes seules, inactives, jeunes ou âgées perçoivent sans doute leur “ niveau de vie ” de façon moins exigeante que ceux qui ont une famille à charge, travaillent, ou sont dans la pleine force de l’âge (projets, etc.). Ici, le “ niveau de vie ” est classiquement entendu en termes monétaires.

Ensuite, il est envisageable que le “ capital culturel ” (l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu) soit lié à la façon d’évaluer son “ niveau de vie ”. Face à la question qui impose de se comparer et de se situer en termes de “ niveau de vie ” par rapport à d’autres, un certain “ capital culturel ” peut en effet être utile pour se positionner correctement. Par exemple, une bonne maîtrise de la situation économique de la région peut permettre d’avoir une idée plus juste du “ niveau de vie ” de la moyenne des ménages d’Ile de France (laissée à la libre appréciation des enquêtés). De plus, le “ capital culturel ” (si l’on accepte que les diplômes et PCS en sont un indice) est susceptible d’inciter les individus à prétendre à un certain “ niveau de vie ” : plus le “ capital culturel ” est élevé, plus les individus peuvent s’attendre à avoir des revenus élevés, et partant, être “ exigeants ” en termes de “ niveau de vie ”. Il est par exemple probable que l’on ait des cas d’insatisfaction (ou d’estimation à la baisse) du “ niveau de vie ” (“ pauvreté subjective ”) alors que le “ niveau de vie ” objectif et les conditions d’existence seraient satisfaisantes pour la plupart des enquêtés : on pourra alors supposer que la sous-déclaration de richesse (ou la surestimation de la pauvreté) exprime un pouvoir de revendication socialement mobilisable chez ceux qui ont un “ capital culturel ” élevé.

Il me semble également essentiel de prendre en compte la question des cadres de références. Les enquêtés doivent se comparer à leurs voisins franciliens et se positionner par rapport à eux en termes de “ niveau de vie ”. On peut penser que le “ capital social ” (l’ensemble des relations personnelles qu’un individu peut mobiliser dans son intérêt mais aussi l’ensemble des contacts sociaux par lesquels il se définit) joue lui aussi un rôle dans la façon d’estimer son “ niveau de vie ”. Celui qui est socialement inséré dans la région (travail, amis, famille, etc.) aura sans doute moins de difficulté à estimer son “ niveau de vie ” que celui qui est isolé ou que celui qui a d’autres cadres de référence et d’autres points de comparaison (immigré récemment installé en France par exemple). De même, on peut penser que les situations de pauvreté seront sous-déclarées chez ceux qui, étant par exemple peu connectés avec l’extérieur du quartier (relevant de la Politique de la ville), risquent de faire preuve d’un certain relativisme par rapport à leur “ niveau de vie ”.

 

La deuxième série d’hypothèses vise à vérifier l’idée selon laquelle les individus convoquent des critères autres que monétaires pour apprécier leur “ niveau de vie ” : il s’agira alors de croiser les données relatives à la “ pauvreté subjective ” et celles relatives à la “ pauvreté d’existence ” (conditions de travail, de santé, sociabilités, etc.). Le sens donné à cette expression serait ici plus proche de “ qualité de vie ” et la réponse à la question correspondrait à une sorte d’estimation générale des conditions de vie.

 

Tout d’abord, si les conditions de revenus sont probablement fortement corrélées à l’appréciation du “ niveau de vie ”, on peut penser que la situation face à l’emploi est prise en compte dans son estimation. Il faudra voir si seule la question monétaire est convoquée pour se comparer et se situer en termes de “ niveau de vie ” ou si le fait d’avoir par exemple des conditions de travail difficiles est aussi corrélé à la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” : celui qui a un bon salaire mais un travail trop prenant ou dangereux estime-t-il correctement son “ niveau de vie ” ou     a-t-il tendance à l’estimer à la baisse ? Celui qui a de bons revenus mais ne travaille pas alors qu’il le souhaite n’en tient-il pas compte dans l’appréciation qu’il fait de son “ niveau de vie ” ?

De même, pour vérifier si ce que les individus entendent par “ niveau de vie ” se rapproche de la notion de “ qualité de vie ”, il sera pertinent de voir s’il existe des corrélations entre l’appréciation du “ niveau de vie ”, les conditions de logement et de santé et la perception que les individus en ont. Est-ce que celui qui est atteint d’une maladie grave ou celui qui n’aime pas le lieu où il vit a plus de chance d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse ? Cela signifierait que pour répondre à la question, il mobilise d’autres paramètres que la situation financière de son ménage.

Enfin et toujours dans le même registre, qu’en est-il de la question des liens sociaux ? On peut émettre l’hypothèse que celui qui se sent entouré, peut compter sur les autres, est impliqué socialement, aura plus de chance d’estimer favorablement son “ niveau de vie ” que celui qui se sent seul, ne côtoie ni amis ni membres de sa famille, etc. Une investigation sera donc menée sur les liens sociaux existants et sur les ruptures éventuelles par le passé.

 

Autrement dit, et pour ressaisir ce qui vient d’être dit, je propose une analyse de la perception du “ niveau de vie ” en termes de “ capital ” (dans le sens de Bourdieu) : il s’agit de voir si le “ capital économique ” (l’ensemble des biens économiques, patrimoine, revenus, épargne, etc.) est le seul paramètre pris en compte pour évaluer le “ niveau de vie ” ou si les autres formes de capitaux, susceptibles de contribuer à la “ qualité de vie ”, sont pris en compte pour estimer subjectivement le “ niveau de vie ”.

 

Pour ce faire, je procéderai en deux temps : je vais d’abord m’intéresser aux déterminants sociodémographiques dont dépend[23] l’estimation du “ niveau de vie ” (qu’est-ce qui fait que l’on estime à la hausse, correctement ou à la baisse son “ niveau de vie ” ?), puis j’essaierai de dégager les éléments autres qui interviennent dans l’appréciation du “ niveau de vie ” (quels sont les critères mobilisés par les individus pour estimer, comparer, juger leur “ niveau de vie ” ?). La recherche s’inscrit au croisement entre la tradition sociologique et l’approche économique, tout en étant attentive à la dimension psychologique du phénomène. Les statistiques[24] constituent la principale méthode utilisée.

 

 


I. Les déterminants sociaux de l’appréciation du “ niveau de vie ”

 

Cycle de vie et évaluation du “ niveau de vie ”

 

Première question légitime pour le sociologue : existe-t-il une différence liée au sexe dans la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” ? On sait en effet que les femmes sont souvent mieux dotées en “ niveau de vie ” qu’en “ niveau de salaire ” que les hommes, en raison d’une plus grande inactivité chez les femmes qui accèdent au “ niveau de vie ” du ménage. En effet, nous avons dans notre échantillon 75% d’hommes actifs (en mesure de travailler) et 24% d’hommes inactifs contre 63% de femme actives et 37% de femmes inactives. On peut penser que si les femmes en ont conscience, elles auront tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la hausse. Et en effet, l’analyse univariée révèle une différence statistiquement significative selon le sexe (test du chi² significatif : p = 0.0325). Les femmes et les hommes se situent à peu près aussi correctement (53,97% des hommes contre 53,02% des femmes en 0[25]) mais les hommes ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse (26,8% en -1 contre 20,3% en 1) alors que les femmes l’estiment (en tendance) plus à la hausse (20,7 % en –1 contre 26,3% en 1). Cependant, en analyse multivariée avec contrôle sur l’âge, le diplôme, la PCS et le lieu de résidence jusqu’à 16 ans (cf. modèles de régression logistique en annexe), l’effet du sexe n’apparaît plus significatif. D’autres variables semblent donc disposer d’une influence plus grande sur la façon d’apprécier son “ niveau de vie ”.

 

Considérons dès à présent les variables relatives à la position dans le cycle de vie pour vérifier l’hypothèse selon laquelle la façon de percevoir le “ niveau de vie ” peut évoluer en fonction de l’âge, de la situation familiale, de la situation face à l’emploi, modifiant elles-mêmes le rapport aux ressources et aux besoins (exigences, aspirations). Comme le montre le graphique ci-dessous, l’âge semble bien corrélé à la façon d’apprécier le “ niveau de vie ” (test du chi2 : p = 0,0038).


Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” par classes d’âge (en %)

(analyse univariée)



Lecture : parmi la classe d’âge des 18-24 ans, 16,19% estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse.

Test du chi2: p = 0,0038

 

Ceux qui se situent le plus “ correctement ” sont les classes d’âge intermédiaires, les 24-35 ans et les 35-44 ans (55,7% des premiers et 58,1% des deuxièmes se trouvent en 0), tandis que les plus jeunes et les plus âgés se situent “ moins bien ” (les 18-24 ans ne sont que 50,3% en 0) et le pourcentage en 0 décroît à partir de 45 ans (50,2% des 45-59 ans et 47,6% des 60 et plus se trouvent en 0). Plus l’on est jeune et âgé plus l’on évalue son “ niveau de vie ” à la hausse : se positionnent à la hausse (en 1) 33,5% des 18-24 ans (contre 16,2% en -1) et 32,1% des 60 ans et plus (contre 20,4% en -1), tandis que les tranches d’âge intermédiaires évaluent leur situation à la baisse (les 25-34 ans sont 24,5% en -1 contre 19,8% en 1 ; les 35-44 ans sont 23,5% en -1 contre 16,9% en 1 et les 45-59 ans  sont 29% en -1 contre 20,8 % en 1). Alors que c’est dans les deux classes d’âge de moins de 34 ans que l’on trouve le plus de ménages situés en dessous du seuil de pauvreté selon  l’INSEE, ce sont les jeunes qui déclarent le moins faire partie des ménages pauvres. Inversement, c’est parmi la classe d’âge des 45- 59 ans que l’on compte le plus de personnes estimant leur “ niveau de vie ” à la baisse. L’effet de l’âge sur la façon de se situer en termes de “ niveau de vie ” se maintient en analyse multivariée après contrôle sur le sexe, le diplôme, la PCS, le lieu de résidence avant 16 ans (cf. modèles de régression présentés en annexe) ; ainsi ‘toutes choses égales par ailleurs’[26] , être âgé de 18 à 24 ans multiplie par plus de 3 la probabilité d’estimer à la hausse son “ niveau de vie ” par rapport à l’âge de référence (25-59ans) (OR = 3,19 ; IC 95% [2,02 ; 5,03]). Dans la même configuration, l’odds ratio associé au fait d’avoir plus de soixante ans est égal à 1,54 (IC 95% [1,00 ; 2,39]).

 

L’une des explications envisageables est que le “ niveau de vie ” est ici appréhendé en termes monétaires mais évalué en regard des besoins liés aux différents âges. Les besoins sont en effet potentiellement moins grands lorsque l’on est jeune et sans enfant que lorsque l’on a une famille à charge. De plus, les difficultés financières sont davantage acceptables et acceptées lorsqu’elles adviennent durant la période d’entrée dans la vie active. Comme pour les plus jeunes, le cas des personnes de plus de 60 ans déclarant beaucoup moins souvent leur ménage pauvre qu’il ne l’est en réalité (sous-estimation des situations de “ pauvreté ”), peut s’expliquer par la question des besoins qui ne sont plus les mêmes après 60 ans qu’en pleine période de vie active. Pour les personnes plus âgées, le différentiel d’appréciation peut aussi s’expliquer par les effets d’une “ pauvreté ” intériorisée au fil du temps qui la rendrait plus supportable. Alors qu’entre 45 et 59 ans la “ pauvreté ” monétaire semble être difficilement tolérable, la tendance s’inverse à partir de soixante ans.

 

            L’hypothèse concernant la position dans le cycle de vie et l’évolution des besoins se voit confirmée par le test sur le nombre de personnes à charge (ici je me base sur la composition du ménage et sur le nombre de personnes présentes dans le ménage).

 

Différentiel de positionnement selon la composition du ménage (analyse univariée)

Différentiel de positionnement

Personne seule

Couples sans enfant

Couple avec enfant

Famille monoparentale

Autre

-1

26,03

31,46

16,32

16,63

33,64

0

50,72

54,47

54,06

56,98

44,45

1

23,25

14,07

29,62

26,39

21,91

Total

100,00

100,00

100,00

100,00

100,00

Lecture : Parmi les personnes seules (ménage de une personne) 26% ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse.

Test du Chi 2 : p < 0.0001

 

Il apparaît que les individus appartenant à un ménage avec enfants ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la hausse (29,6% en 1 pour les couples avec enfants ; 26,4% en 1 pour les familles monoparentales) alors que les couples sans enfant ont une forte tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse (14,1% en 1 contre 31,5% en -1). ‘Toutes choses égales par ailleurs’, après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, et par rapport au fait de ne pas avoir d’enfants, être parent multiplie par 1,5 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse  (OR = 1,488 ; IC 95% = [ 1,03 ; 2,16]). Ceux qui se positionnent le moins correctement (44,5% en 0) sont ceux qui relèvent d’une situation “ autre ”, c’est-à-dire lorsque le ménage est composé de plusieurs membres d’une même famille (plusieurs générations : grands-parents, parents, enfants par exemple) ou lorsque des membres issus de familles différentes composent le ménage (par exemple : collocations) : c’est dans ce cas de figure que la tendance à l’estimation à la baisse est la plus forte (33,6% en -1). Ces configurations de ménage particulières compliquent probablement l’estimation du “ niveau de vie ”. Avec contrôle sur l’âge (modèles non présentés), la tendance générale est conservée. Des régularités apparaissent également lorsque l’on établit le test avec le nombre de personnes dans le ménage.

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon le nombre de personnes dans le ménage

(analyse univariée)

Nombre de personnes dans le ménage

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                      0                                    1

1 personne

26,03

50,72

23,25

2 personnes

29,28

53,30

17,42

3 personnes

27,01

54,85

18,15

4 personnes

11,08

67,42

21,50

5 personnes et plus

12,50

37,84

49,66

Lecture : 29, 3 % des personnes appartenant à un ménage de deux personnes ont tendance à estimer leur niveau de vie à la baisse.

Test du chi2 : p < 0.0001

 

Plus le nombre de personnes dans le ménage augmente, plus les individus se situent correctement (gradation de 50,7% pour les ménages d’une personne à 67,4% pour les ménages de 4 personnes) mais à partir de cinq personnes, il devient au contraire délicat de se situer (37,8% en 0 : c’est le chiffre le plus faible). Dans les ménages les moins nombreux, la tendance est à l’estimation à la baisse et elle s’inverse dans les ménages de quatre personnes pour atteindre un score très élevé dans les ménages les plus nombreux (49,7% en 1contre 12,5% en -1). Les quartiers étudiés, qui relèvent de la Politique de la Ville, comprennent beaucoup d’“ étrangers ” (de nationalité autre que française) ; il fallait donc vérifier l’effet du nombre de personnes dans le ménage par rapport à la nationalité. Après contrôle sur la nationalité (modèles non présentés), la tendance est conservée : la taille du ménage est très significativement corrélée à la façon d’apprécier le “ niveau de vie ” et ce, quelle que soit la nationalité. Vu la tendance des personnes appartenant à un ménage peu nombreux à estimer le “ niveau de vie ” à la baisse, on peut admettre que l’augmentation du nombre de personnes à charge conduit les individus à accepter leur “ niveau de vie ” et à relativiser leur situation.

           

Enfin, considérons la situation face à l’emploi. Les modèles de régression logistique font apparaître que ‘toutes choses égales par ailleurs’ après contrôle sur le sexe, l’âge, le diplôme et la nationalité, pour une situation de référence où l’individu est dans toute autre situation qu’au chômage, le fait d’être chômeur multiplie par 1,7 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1, 69 ; IC 95% [1.068 ; 2.682]) et que le fait d’être actif augmente les chances de l’apprécier à la baisse (OR = 1,61 ; IC 95% [0,99 ; 2, 62]). Ce résultat peut paraître surprenant mais vient en fait confirmer l’hypothèse selon laquelle les besoins et les exigences évoluent avec la position dans le “ cycle de vie ” : ceux qui occupent un emploi au moment de l’enquête sont plus exigeants en termes de “ niveau de vie ” que les chômeurs. On peut aussi penser, après contrôle sur la durée du chômage, et puisque la tendance d’estimation à la hausse se confirme chez les chômeurs de longue durée (plus de deux ans), qu’il existe un phénomène d’acceptation du “ niveau de vie ” dans les situations difficiles[27].


De façon plus précise, il apparaît que ceux qui ont un statut précaire ont la plus grande tendance à estimer à la baisse leur “ niveau de vie ” (35,1% en -1 et seulement 13% en 1) alors que ceux qui sont dans la situation stable de l’inactivité ont une grande tendance à surestimer leur “ niveau de vie ” (16,2% en -1 contre 36,4% en 1).

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon la situation quant à l’emploi (analyse univariée)

Situation quant à l’emploi

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                             0                                                 1

CDI

25,48

58,68

15,84

Statut précaire

35,12

51,85

13,03

chômeur

21,25

49,17

29,57

inactif

16,22

47,43

36,35

Lecture : 35,12% de ceux qui ont un statut précaire sous-estiment leur “ niveau de vie ”, 13,03% d’entre eux le surestiment.

Test du chi2 : p < 0.0001

 

Les inactifs (catégorie constituée en grande partie par les femmes, les plus jeunes et les plus âgés) se satisfont de peu et ont de moins grandes attentes en termes de “ niveau de vie ” que ceux qui travaillent, même sous un statut précaire. Les chômeurs, la tendance se confirme à nouveau, ont tendance à surestimer leur “ niveau de vie ” alors que ceux qui jouissent d’un contrat à durée indéterminée sous-estiment leur “ niveau de vie ” (25,5% en -1 et 15,8% en 1). Ceux qui se situent le plus “ correctement ” sont ceux qui ont un CDI (58,7% en 0) : l’environnement stable du travail semble aider à se situer par rapport aux autres. Il est significatif que ceux qui se situent le “ moins bien ” sont ceux qui sont coupés du monde du travail : les inactifs. Il apparaît donc que l’on n’estime pas de la même façon son “ niveau de vie ” selon que l’on est en CDI ou en CDD, selon que l’on est actif ou inactif. En contrôlant ces observations avec le sexe, l’âge et le diplôme, on voit, ‘toutes choses égales par ailleurs’ et pour une situation de référence où l’individu est actif, que le fait d’être inactif multiplie par 2 la probabilité de surestimer son “ niveau de vie ” (OR = 2, 20 ; IC 95% = [1,44 ; 3,35]). J’ai déjà dit que le fait d’être au chômage augmente les chances d’apprécier son “ niveau de vie ” à la hausse. A l’inverse, le fait d’être en CDD multiplie ‘toutes choses égales par ailleurs’ la probabilité par 1,9 d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1,93 ; IC 95% = [1,26 ; 2,98]). Enfin, les modèles de régression logistique confirment la “ capacité ” à estimer correctement leur “ niveau de vie ” chez ceux qui sont dans une situation stable à l’égard de l’emploi (j’approfondirai cette question de la stabilité en deuxième partie) : on voit que ‘toutes choses égales par ailleurs’ le fait d’être en CDI multiple par 1,5 la probabilité de se positionner correctement (OR = 1, 46 ; IC 95% = [1,08 ; 1,99]).

           


En guise de conclusion, on peut présenter les tendances de positionnement dégagées sous forme de tableau (voir aussi les modèles de régression logistique emboîtés présentés en annexe).

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” en fonction des caractéristiques sociodémographiques

Caractéristiques sociodémographiques

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1

0

1

Sexe

Homme

 

Femme

Age

Classes d’âge intermédiaires

45-59 ans

Age 1 et âge 5

Situation quant à l’emploi

Actifs

Actifs

Chômeur et inactifs

Situation familiale

 

 

Avoir des enfants

 

Capital culturel et évaluation du “ niveau de vie ”

 

Vérifions à présent l’hypothèse basée sur le “ capital culturel ”, selon laquelle plus celui-ci serait élevé, plus l’on aurait de facilités pour se situer en termes de “ niveau de vie ” par rapport à un ensemble donné et plus les exigences en termes de “ capital économique ” seraient grandes. Pour ce faire, il faut admettre que le niveau de diplôme et la PCS atteste d’une certaine manière du “ capital culturel ”. On peut supposer en effet que le fait de posséder des diplômes élevés (à la hauteur desquels devrait être la rémunération) autorisent les individus à fixer leurs exigences en “ termes de niveau ” assez haut.

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon le diplôme (analyse univariée)

Diplôme

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1

0

1

Aucun ou CEP

23,26

44,31

32,44

BEPC,CAP,BEP

24,40

54,48

21,12

Bac pro, tech., gen.

20,70

54,50

24,81

Bac + 2

20,38

61,82

17,80

Bac + 3 ou +

25,42

52,45

22,13

Lecture : 23,26% de ceux qui ne possèdent aucun diplôme ou un CEP estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse, 44,31% d’enter eux l’estiment “ correctement ” et 32,44% d’entre eux l’estiment à la hausse.

p = 0.0738

 

Il apparaît clairement que plus le niveau de diplôme est élevé, mieux les enquêtés se positionnent : de l’absence de diplôme au bac + 2, la gradation est constante. Un grand écart sépare cependant les niveaux bac (professionnel, technologique, général) de ceux qui continuent jusqu’à deux ans après le Bac. (54,5% en 0 et 61,8% en 0) : les études supérieures fournissent a priori une “ compétence ” pour se situer en terme de “ niveau de vie ” (capital culturel incorporé). Cependant, cette affirmation se voit contredite par les chiffres concernant les bac + 3 et plus : au-delà de deux ans après le bac, les individus rencontrent à nouveau des difficultés pour se situer “ correctement ” et estiment moins bien leur “ niveau de vie ” que la majorité des diplômés. Comme l’on pouvait s’y attendre, plus l’on est diplômé, plus l’on a tendance à estimer son “ niveau de vie ” à la baisse ; autrement dit, plus le niveau de diplôme augmente, plus les attentes et les exigences grandissent et plus les désillusions (en  en termes de “ niveau de vie ”) risquent d’être grandes. Ainsi, ceux qui n’ont pas de diplôme sont ceux qui estiment le plus à la hausse leur “ niveau de vie ”. Après contrôle sur le sexe, l’âge, le lieu de résidence jusqu’à 16 ans, et la PCS, et par rapport à la situation de référence (avoir au moins un diplôme, quel qu’il soit) la tendance est conservée : le fait de n’avoir aucun diplôme multiplie par 1.6 fois la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse, ‘toutes choses égales par ailleurs’ (odds ratio = 1,62 ; IC 95% = [1.05 ; 2.51]) (cf. modèles de régression en annexe).

De même, il apparaît que la profession et la catégorie socioprofessionnelle à laquelle appartient l’individu est corrélée à la façon d’estimer son “ niveau de vie ”. Un simple tri croisé laisse apparaître des différences très significatives (p <0.0001).

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon la CSP (analyse univariée)

CSP

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1

0

1

Artisans, Commerçants et chefs d’entreprise

31,20

22,85

45,95

Cadres et professions intellectuelles

28,56

54,54

16,90

Professions intermédiaires

19,16

63,60

17,24

Employés

28,37

55,16

16,47

Ouvriers

34,22

48,91

16,86

Retraités

21,07

49,01

29,92

Autres, sans activités professionnelles

13,63

45,25

41,12

Lecture : 31,2% de la catégorie des artisans, commerçants et chefs d’entreprise estiment leur “ niveau de vie ” plus bas que ce qu’il est en réalité (économique), 22, 85% de cette catégorie socioprofessionnelle se positionne “ correctement ” et 45,95% surestiment leur “ niveau de vie ” par rapport à ce qu’il est en réalité.

Test du Chi2 : p <0.0001

 

On constate une tendance à l’estimation à la baisse chez les cadres et les professions intellectuelles, ainsi que chez les professions intermédiaires, chez les employés et chez les ouvriers. A l’inverse, les “ autres ” (sans activité professionnelle) sont ceux qui estiment le plus à hausse leur “ niveau de vie ” (41,1% en 1 contre 13,6% en -1) (on retrouve là le résultat précédent concernant les inactifs), viennent ensuite les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. Les professions intermédiaires sont celles qui se situent le plus “ correctement ” (63,6% en 0) alors que les artisans, commerçants et chefs d’entreprise sont ceux qui se situent “ le moins bien ” (22,9% en 0). Là encore, après contrôle sur le sexe, l’âge, le lieu de résidence jusqu’à 16 ans et le fait d’être diplômé ou pas, par rapport à la situation de référence (être tout sauf ouvrier), la tendance est conservée: le fait d’être ouvrier augmente de 1.7 fois la probabilité d’estimer son niveau de vie à la baisse, ‘toutes choses égales par ailleurs’ (OR = 1,73 ; IC 95% = [0.99 ; 3.00]) et (cf. modèles de régression en annexe). Ceci peut s’expliquer par le fait que les individus ont intégré un certain nombre de représentations collectives concernant les catégories auxquelles ils appartiennent : un ouvrier est censé être “ plus pauvre ” qu’un chef d’entreprise ; leur “ niveau de vie ” est donc quasi systématiquement revu à la baisse par les ouvriers. A l’inverse, si la catégorie des artisans, chefs d’entreprise et commerçants montre une forte tendance à l’estimation à la hausse, c’est sans doute lié à la très grande diversité de situations et à la forte dispersion des revenus qui caractérisent cette catégorie, ainsi qu’aux représentations collectives intégrées concernant cette catégorie socioprofessionnelle. Notons que par rapport à la situation de référence qui est d’être cadre, de profession intellectuelle supérieure ou de profession intermédiaire, les individus issus de toutes les autres PCS ont tendance à se situer moins correctement mais rien n’est significatif. On peut en déduire qu’en tendance, et si l’on admet que les PCS les plus “ élevées ” sont corrélées à un “ capital culturel ” plus riche, que plus la PCS est “ élevée ”, mieux  les individus se positionnent en termes de “ niveau de vie ” et qu’à l’inverse, plus la PCS est “ modeste ”, moins bien les individus se positionnent. En revanche, on ne peut rien conclure concernant les tendances à estimer le “ niveau de vie ” à la hausse ou à la baisse en fonction de la PCS : la différence se fait plutôt dans la capacité à évaluer avec justesse son “ niveau de vie ” par rapport à d’autres (les ménages de l’Ile de France).

Là encore nous pouvons présenter les résultats obtenus sous forme de tableau et renvoyer le lecteur aux modèles présentés en annexe pour observer la façon dont ces variables évoluent au fur et à mesure que l’on ajoute des variables d’un autre type.

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” en fonction des caractéristiques sociodémographiques liées au capital culturel

Caractéristiques sociodémographiques

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                              0                                            1

Diplôme

Bac + 3

Bac + 2

Aucun

PCS

Ouvriers

Professions intermédiaires

Artisans, chefs d’entrepr., commerçants

 

Capital social et évaluation du “ niveau de vie ”

 

 Pour m’intéresser enfin à la question du “ capital social ” (entendu comme l’ensemble des relations qu’un individu peut mobiliser mais aussi comme ses différents contacts et liens sociaux), je me suis intéressée à la question des repères et des référents en me basant sur les variables relatives à la nationalité, au lieu de résidence jusqu’à 16 ans, à l’ancienneté de l’installation en France (et en Ile de France), ainsi qu’aux réseaux de sociabilité (familiale, professionnelle, amicale, associative, religieuse, etc.) Il s’agit ici de vérifier si ces différentes caractéristiques interviennent dans la manière d’apprécier son “ niveau de vie ”.

 

Concernant la nationalité tout d’abord, l’enquête donne accès à des données qui permettent d’aborder cette question assez finement. Je me suis concentrée sur la dichotomie nationalité française / nationalité autre (que je désignerai par étranger par commodité de langage). Un simple tri croisé laisse apparaître une différence significative de positionnement selon que les individus sont Français ou étrangers (p = 0,0067) : les Français se positionnent mieux (en 0) que les étrangers (55,3% de Français contre 44,2% d’étrangers en 0) et la tendance à l’estimation à la hausse est marquée chez les étrangers (31,9% des étrangers en 1 contre 23,9 % en -1 pour un rapport moins grand et inversé chez les Français : 21,5% en 1 contre 23,2% en -1). Ces tendances sont confirmées lorsqu’on utilise la variable relative à l’origine, qui apparaît corrélée à la façon de se positionner (p = 0.0380). Ceux qui ont des parents étrangers sont ceux qui se situent le “ moins bien ” (44,2% en 0 contre 55,6% de ceux issus de deux parents français) ; la tendance à l’estimation à la hausse propre aux étrangers se confirme (31,9% en 1 contre 23,9% en -1 pour 21,6% des Français en 1 et 22,9% en -1). Après contrôle sur le sexe, l’âge, la PCS, le diplôme, la tendance demeure : ‘toutes choses égales par ailleurs’, le fait d’être né de parents étrangers multiplie par 1,7 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1, 676 ; IC 95% = [1.106; 2.541]) et diminue en tendance la probabilité de se situer correctement (mais le résultat n’est pas significatif). On peut donc en déduire que le cadre de référence, différent selon que l’on est Français ou étranger, intervient dans la façon d’apprécier son “ niveau de vie ”. On peut penser que les étrangers (en grande majorité issus du Maghreb (77 personnes) et d’Afrique subsaharienne (51 personnes)) sont moins exigeants en termes de “ niveau de vie ”, peut-être parce qu’ils prennent comme point de comparaison et de référence leur pays d’origine (plus que l’environnement proche dans lequel la question leur impose pourtant de se situer, l’Ile de France).

 

Pour affiner ces constats, je me suis intéressée au lieu de résidence jusqu’à 16 ans afin de voir s’il existe une différence de positionnement selon que les individus ont vécu à l’étranger ou en France. Est-ce la nationalité qui joue un rôle dans le différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” ou l’ancienneté de résidence en France et dans la région de comparaison ? On peut penser qu’au-delà de la nationalité, c’est la connaissance du milieu dans lequel les enquêtés sont appelés à se situer qui compte. Et en effet, la différence entre ceux qui ont vécu à l’étranger jusqu’à leurs 16 ans et ceux qui ont vécu en France est grande (p = 0,0043) : les premiers se positionnent “ moins bien ” que les autres et estiment leur “ niveau de vie ” à la hausse (22,2% en -1 ; 46,1% en 0 ; 31,7% en 1). Après contrôle sur le sexe, l’âge, le diplôme et la PCS, la tendance est confirmée : le fait d’avoir vécu à l’étranger augmente de 1,8 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1,8 ; IC 95% = [1.256 ; 2.587]) et le fait d’avoir vécu en France augmente de 1,4 la probabilité de se situer correctement (OR = 1,375 ; IC 95% = [1.006 ; 1.879]) (modèles de régression logistique présentés en annexe). En revanche, l’ancienneté de résidence en France (moins d’un an, entre 1 et 10 ans, plus de 10 ans) ne fait aucune différence.

 

De plus, des différences significatives semblent apparaître selon les origines géographiques des individus (j’ai considéré les nationalités les plus importantes en nombre dans l’échantillon): ceux qui estimeraient le plus à la baisse leur “ niveau de vie ” et se situeraient “ le moins bien ” seraient les africains subsahariens, mais en analyse multivariée, la différence s’annule.

 


Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon la nationalité (analyse univariée)

Nationalité

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

- 1                                         0                                          1

Nombre Indiv.

France

23,46

55,14

21,40

691

Maghreb

13,92

51,40

34,68

77

Afrique subsaharienne

44,57

29,44

25,99

51

Autre

17,17

50,70

32,12

70

Total

 

889







Lecture : 13,9 % des enquêtés d’origine maghrébine estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse, contre 34,7 qui l’estiment à la hausse et 51,4% qui se situent correctement.

Test du chi2 : p = 0,0001

 

            Puisqu’il semble que ce différentiel de positionnement soit lié à la nationalité, aux origines de l’individu et au lieu principal de résidence jusqu’à 16 ans, il faut investiguer plus finement la question des repères et des points de comparaison. Pour ce faire, il semble pertinent de considérer les réseaux sociaux des individus : le fait d’être impliqué socialement, et donc de trouver autant de référents dans la famille, chez les amis, les collègues, ou encore à travers la pratique associative, bref le fait de pouvoir se comparer en voyant comment vivent les autres, ne favorise-t-il pas la chance de mieux se positionner en termes de “ niveau de vie ” ? Qu’en est-il des tendances aux estimations à la hausse et à la baisse selon que les individus entretiennent des relations sociales fortes ou selon qu’ils sont isolés et coupés du milieu dans lequel la question leur impose de se situer ? Pour éclairer ce questionnement, je me suis appuyée sur plusieurs indicateurs qui renvoient à la sociabilité (famille, voisins, amis, collègues, engagement associatif et religieux, etc.), à l’intensité des liens sociaux et au soutien social (réseaux d’aide privée potentielle[28] et effective, etc.)

 

Un indicateur de pauvreté relationnelle (prenant en compte les relations avec les membres de la famille, avec les voisins, l’aide potentielle, le lien aux associations, etc.) permet de dégager des différences significatives (en simples tris croisés) (p = 0, 0121) quant à la façon d’apprécier le “ niveau de vie ” selon la qualité du réseau relationnel des individus.

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” d’après la pauvreté du réseau relationnel

(analyse univariée)

Réseau de relations sociales

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

1                                                  0                                                     1

Très pauvre

31,66

50,18

18,16

Pauvre

24,62

53,20

22,18

Non pauvre

16,69

53,66

29,64

Lecture : Ceux qui ont un réseau de relations sociales très peu développé (très pauvre) sont 31,7% à estimer à la baisse leur “ niveau de vie ” contre 18,2% qui l’estiment à la hausse et 50,2% qui se situent correctement.

Test du chi2 : p = 0.0121

 

Plus le tissu relationnel est riche, mieux les individus se positionnent en termes de “ niveau de vie ” (53,7% de ceux qui ont un bon réseau de relations (non pauvre) se trouvent en 0) et plus ils estiment leur “ niveau de vie ” à la hausse (29,6% en 1 contre 16,7% en -1) alors que ceux qui ont un réseau social pauvre sont ceux qui se positionnent le “ moins bien ” et estiment le plus à la baisse leur “ niveau de vie ” (18,2% en 1contre 31,7 en -1). La tendance se confirme après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme : ‘toutes choses égales par ailleurs’ et pour une situation de référence où l’individu à un faible réseau relationnel, le fait d’avoir un réseau social non pauvre multiplie par 1,6 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1,6 ; IC 95% = [1.117 ; 2.423]). Vice-versa, le fait d’avoir un réseau de relations sociales pauvre ou très pauvre (par rapport à un individu de référence qui jouit d’un  réseau plus développé) multiplie par 1,8 ‘toutes choses égales par ailleurs’ la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1,81 ; IC 95% = [1.198 ;  2.758]).

 

Plus finement, ce résultat se vérifie avec un indicateur de sociabilité familiale (p = 0,0001) : ceux qui ont vu plus de 2 personnes de leur famille au cours des trois derniers mois sont ceux qui estiment leur “ niveau de vie ” le plus à la hausse (35,4% en 1 contre 16,5% en -1) alors ceux qui ont peu côtoyé les membres de leur famille dans les trois derniers mois ont une forte tendance à sous-estimer leur “ niveau de vie ” (15,5% en 1 contre 30,5% en -1). Et là encore, après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, la différence demeure : le fait d’avoir vu des membres de sa famille dans les 3 derniers mois, ‘toutes choses égales par ailleurs’ et par rapport à une situation de référence où l’individu n’a pas vu sa famille, multiplie par 1,7 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1,74 ; IC 95% = [1.128 ; 2.686]). Le lien social familial semble donc corrélé à la façon d’apprécier le “ niveau de vie ”.

 

De même, les liens avec le monde associatif et la religion sont corrélés à la façon d’évaluer le “ niveau de vie ”, confirmation là encore de l’importance des réseaux sociaux dans la façon de l’apprécier. Ceux qui sont engagés dans le monde associatif ont tendance à mieux se situer que les autres et à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse : après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, c’est-à-dire ‘toutes choses égales par ailleurs ” et par rapport à une situation de référence où l’individu ne fait partie d’aucune association, le fait d’être impliqué dans le monde associatif favorise en tendance un meilleur positionnement et augmente la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (mais les résultats ne sont pas significatifs). En revanche, le rapport à la religion (foi et pratique versus ni foi ni pratique) est clairement corrélé à la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” : il est lié de façon général à un sentiment de satisfaction. En simple tri croisé, la différence est significative (p = 0,0011) et montre que ceux qui ont une pratique religieuse régulière estiment leur “ niveau de vie ” à la hausse (33,4% en 1 contre 23,5% en -1), alors que ceux qui n’ont ni pratique ni sentiment d’appartenance l’estiment nettement à la baisse (18,6% en 1 contre 24,2% en -1) : plus le lien avec la religion est étroit, plus les individus ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la hausse. C’est ce que confirment les modèles de régression logistique : ‘toutes choses égales par ailleurs’, après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, et par rapport à une situation de référence où l’individu n’a ni sentiment ni pratique religieuse, le fait d’avoir un lien avec la religion multiplie par 1,6 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1.642 ; IC 95% = [1.125 ; 2.396]). Cette corrélation est sans doute liée à ce que la religion est susceptible d’apporter aux individus : les valeurs qu’elle véhicule peut conduire les croyants et les pratiquants à relativiser leur condition et à placer leur attachement ailleurs que dans la contingence matérielle et économique.

 

Enfin, on peut présenter sous forme de tableau récapitulatif les tendances de positionnement en fonction des caractéristiques sociodémographiques liés aux réseaux de sociabilité, et partant, liés aux référents et aux points de comparaison.

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” en fonction des caractéristiques “ sociodémographiques ” liés aux référents

Caractéristiques sociodémographiques

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1

0

1

Nationalité

Française

Africains sub-sahariens (NS)

Française

Autre

Maghrébins (NS)

Lieu de résidence jusqu’à 16 ans

Etranger

France

France

Réseaux sociaux

Pauvre

Investissement associatif

Riche

Investissement associatif

Pauvre

Investissement religieux

 

A l’issu de cette première partie il est donc possible de dégager les tendances d’appréciation du “ niveau de vie ” en fonction des différentes caractéristiques sociodémographiques. C’est ce différentiel d’appréciation qui laisse penser que le “ niveau de vie ” n’est pas appréhendé en simples termes monétaires mais que les individus convoquent d’autres paramètres pour établir la comparaison, et se situer sur l’échelle des ménages de l’Ile de France. On peut donc penser que le “ niveau de vie ” fait l’objet d’une appréciation sensible et subjective qui dépasse le froid calcul mathématique. C’est ce que je vais m’attacher à investiguer dans la deuxième partie de ce mémoire.

 


II. “ Niveau de vie ” et “ qualité de vie ” : les critères autres que monétaires mobilisés pour apprécier le “ niveau de vie ”

 

Revenus et “ niveau de vie ” : “ pauvreté subjective ” et “ pauvreté monétaire ”

 

Il est indéniable que l’estimation du “ niveau de vie ” est corrélée aux revenus et au sentiment que les individus ont à leur égard. L’enquête permet de saisir la situation financière du ménage à travers une question posée sur les difficultés passées et actuelles et invite les enquêtés à procéder à l’évaluation subjective de la situation financière actuelle (les modalités de réponse disponibles sont les suivantes : “ à l’aise ”, “ ça va ”, “ c’est juste ”, “ c’est difficile ”).

 

Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ”

en fonction de la situation financière vécue et ressentie

Situation financière

(objective et subjective)

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1

0

1

N’a jamais eu de difficultés financières ou seulement par le passé

A actuellement des difficultés financières pr =0.0253

19,78

 

27,48

55,64

 

49,93

24,59

 

22,59

Se sent “ à l’aise ” 

Trouve que c’est juste ou difficile

pr = 0.0008

17,40

28,01

55,99

50,65

26,62

21,34

Lecture : 19,8% de ceux qui n’ont jamais eu de difficultés financières ou seulement par le passé estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse.

Test du chi2 : pr

 

On comprend aisément que ceux qui n’ont jamais eu de difficultés financières ou seulement par le passé aient tendance à estimer leur “ niveau de vie ” mieux que les autres (en 0) et à la hausse (24,6% en 1 contre 19,8% en -1). D’un point de vue plus subjectif la tendance se confirme, en tri croisé et ‘toutes choses égales par ailleurs’ après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme et par rapport à une situation de référence où l’individu estime avoir des difficultés financières, puisque le fait de se sentir à l’aise augmente la probabilité d’apprécier son “ niveau de vie ” à la hausse (OR = 1.5 ; IC 95% [1,1 ; 2,1]). Mais ce qui m’intéresse plus, c’est le fait que l’instabilité des revenus est très corrélée au fait de se sentir “ pauvre ” et de s’estimer plus mal loti en termes de “ niveau de vie ” qu’on ne l’est en réalité. Comme le montre le tableau suivant, plus les revenus sont instables, plus les enquêtés ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse alors que ceux qui ont un sentiment de stabilité à l’égard des revenus ont tendance le surestimer.


Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon la stabilité des revenus

(analyse univariée)

Stabilité des revenus

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                             0                                                 1

Stables ou à peu près stables

22,42

54,16

23,42

Très instables

31,70

42,49

25,81

Lecture : 31,7% de ceux qui ont des revenus très instables estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse, seuls 25,8% d’entre eux le surestiment et 42,5% se positionnent correctement.

Test du chi2 : p = 0.0752

 

Cette tendance est confirmée après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme : ‘toutes choses égales par ailleurs’ et par rapport à une situation de référence où l’individu a un sentiment de stabilité à l’égard de ses revenus, le fait d’avoir des revenus instables multiplie par 1,9 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1,89 ; IC 95% = [1,19 ; 2,99]) et par près de six la probabilité de s’estimer plus “ pauvre ” (OR = 5,9 ; IC 95% = [3.29 ; 10.54]). Il faut souligner le fait que ceux qui estiment que des problèmes financiers nuisent à leur santé physique, psychologique ou à leur moral, sont en grande majorité dans une évaluation à la baisse de leur “ niveau de vie ” (35,1% en -1 contre 15% en 1) et qu’ils ont plus de difficultés à se situer que ceux qui estiment que l’argent ne leur cause pas de problèmes (53,7% en 0 contre 50% en 0). Ce type de constat, et le différentiel d’appréciation lui-même, laissent entendre que l’argent n’est pas le seul critère mobilisé pour évaluer son “ niveau de vie ”.

 

Je vais donc à présent vérifier la deuxième série d’hypothèses, selon laquelle les individus convoquent des critères autres que monétaires pour apprécier leur “ niveau de vie ”, lui donnant un sens plus proche de “ qualité de vie ” que de “ niveau de revenus ”. Mon idée est que la réponse à la question correspond à une sorte d’évaluation générale des conditions de vie. Si les conditions de revenus sont fortement corrélées à l’appréciation du “ niveau de vie ”, la situation face à l’emploi, les conditions de travail, ne sont-elles pas également prises en compte pour apprécier son “ niveau de vie ” ? Le revenu suffit-il à se dire “ pauvre ” ou “ riche ” et à définir le “ niveau de vie ” ? Les ressources non économiques rentrent-elles en compte dans cette évaluation ? Pour répondre à ces interrogations, il faudra rechercher les corrélations éventuelles entre l’appréciation du “ niveau de vie ” et les conditions de logement, de travail, de santé, de sociabilité ; des tests seront faits à partir des conditions effectives, “ réelles ” et ressenties (subjectives).

La formulation de la question étudiée nous permet de travailler sur une estimation, autrement dit sur des données subjectives plus qu’objectives. En invitant les individus à apprécier leur “ niveau de vie ” par rapport à un ensemble donné, la question les incite à se situer, à se placer sur une échelle, à se dire “ pauvre ” ou “ riche ” par rapport à leurs voisins. La “ brutalité ” de la question laisse penser que les réponses peuvent dépendre de paramètres subjectifs : sentiments que les enquêtés ont à l’égard de leur situation familiale, de leur situation face à l’emploi, de leurs conditions de travail, de leur santé, ou encore appréciation personnelle qu’ils ont d’eux-mêmes au moment de l’enquête (pessimisme, estime de soi, honte, regret, etc.) ou qu’ils font de leur état de santé psychologique (mesurable grâce à plusieurs indicateurs). Si ces paramètres ne sont pas corrélés au différentiel d’estimation du “ niveau de vie ”, il faudra prolonger la recherche pour mettre en évidence les critères mobilisés pour évaluer le “ niveau de vie ”.

Evaluation du “ niveau de vie ” et conditions de vie

 

Je rappelle que les individus interrogés n’ont pas, a priori, les clefs des économistes pour calculer rigoureusement leur “ niveau de vie ” et se situer “ objectivement ” sur l’échelle qui leur est proposée (celle des ménages d’Ile de France). Le décalage constaté entre position objective et positionnement subjectif (je rappelle que je m’autorise à parler de décalage mais que je raisonne à partir de la situation idéale du parfait ajustement entre les deux) est susceptible d’être lié au fait de faire intervenir d’autres paramètres dans l’évaluation du “ niveau de vie ”.

 

L’enquête fournit des éléments concernant les conditions de revenus et de travail (situation face à l’emploi, conditions de travail, satisfaction à l’égard du travail, etc.), de logement (taille, loyer, salubrité, etc.), de santé (maladies, handicaps, alimentation, hygiène, recours aux soins, etc.), et de sociabilité (liens sociaux : famille, voisin, amis, institutions, etc.) et la façon dont les individus perçoivent ces différents domaines. Il faudra voir par exemple si le fait que les ouvriers ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse, à se juger plus pauvres que ce qu’ils sont objectivement, n’est pas lié au fait qu’ils considèrent leurs conditions de travail – difficiles – pour évaluer leur “ niveau de vie ”, ou encore si le fait d’être “ mal ” logé ou malade n’intervient pas dans l’évaluation du “ niveau de vie ”. Pour ce faire, je me suis basée d’abord sur les réponses brutes à la question étudiée puis à nouveau sur la variable qui calcule le différentiel d’appréciation.

 

Premier point non négligeable : le différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” est indépendant des autres objets d’appréciation subjective. La façon d’apprécier et de juger son “ niveau de vie ” n’est pas corrélée à l’humeur générale de l’individu, ou à la façon dont il perçoit ses conditions de vie, mais aux conditions réelles, effectives, alors que l’on pouvait facilement imaginer que les différents facteurs d’appréciation subjective sont corrélés entre eux. Par exemple, celui qui a une image dépréciative de lui-même, de sa situation professionnelle ou de sa vie de couple aurait plus de chance de sous-estimer aussi son “ niveau de vie ” que celui qui se sent bien, a confiance en lui et dans les autres, etc.[cf. modèles de régressions logistiques présentés en annexe]. A l’inverse, on pouvait imaginer que l’optimisme, corrélé à une sorte de “ bonne humeur ” générale de l’individu, l’inciterait, parmi d’autres choses, à estimer son “ niveau de vie ” à la hausse. Le différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” aurait alors pu fonctionner comme un indicateur d’optimisme et de pessimisme. Mais ces hypothèses ne résistent pas dans les modèles de régression, qui laissent apparaître un tout autre type de données corrélé à la façon d’estimer son “ niveau de vie ”. Ce qui a en effet plus de poids, ce sont les variables objectives relatives aux contions de vie : ce sont la santé réelle plus que la santé ressentie, les conditions de travail plus que l’appréciation que les individus portent sur leur emploi, etc.

J’ai obtenu ces résultats en élaborant plusieurs modèles de régression logistique à partir des données objectives et subjectives : si certaines données subjectives semblent significatives en tris croisés, la tendance ne se maintient pas dans les régressions ; en revanche, des régularités y apparaissent concernant les conditions de vie réelles. D’un point de vue psychologique par exemple, le fait de “ se sentir mal dans sa peau ”, de n’avoir pas confiance en soi, d’avoir une faible autosatisfaction, estime de soi[29] ou fierté, n’est pas corrélé au fait d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse. Par contre, le fait d’être dépressif (mesure faite d’après l’indicateur de dépression MINIdiag[30]), malade ou handicapé est corrélé à l’évaluation du “ niveau de vie ”.

De même, déclarer ne pas aimer son quartier compte moins que le fait de vivre dans un logement trop petit pour le ménage et le fait de “ se sentir seul ” a moins d’influence sur l’évaluation du “ niveau de vie ” que les relations sociales effectives de l’individu. Seule exception, et pas des moindres, la satisfaction générale à l’égard du travail est fortement corrélée à l’appréciation du “ niveau de vie ”. C’est par ce point que je vais commencer la démonstration.

 

La situation face à lemploi et les conditions de travail

 

J’ai déjà regardé ce qu’il en est de l’influence de la situation face à l’emploi par rapport au différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ”. Ici, je vais restreindre l’analyse aux personnes en activité au moment de l’enquête (N = 490). J’appelle “ actifs ” ceux qui sont en position de travailler (en activité, statut précaire, chômeur) et “ en activité ” ceux qui occupent un emploi au moment de l’enquête, par opposition aux “ inactifs ” (étudiants, retraités, invalides, etc.). Je me suis intéressée aux corrélations éventuelles entre l’évaluation du “ niveau de vie ” est la satisfaction à l’égard du travail  (rémunération, perspectives de carrière, avantages sociaux, relations avec les collègues et les supérieurs, horaires de travail)[31].

 


Le tableau suivant laisse apparaître des différences significatives (p = 0,0711) en termes d’estimation du “ niveau de vie ”, selon que les travailleurs sont satisfaits ou mécontents.

 

Différentiel d’appréciation du niveau de vie selon la satisfaction générale quant à l’emploi (analyse univariée)

Satisfaction totale par rapport au travail

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                          0                                         1

Pas satisfait

37,73

48,15

14,12

Peu satisfait

25,20

59,16

15,64

Très satisfait

22,87

61,69

15,44

Lecture : (N : 490 personnes) 37,7% de ceux qui se disent non satisfaits de façon générale de leur emploi ont tendance à  estimer leur niveau de vie à la baisse, versus 14,1% qui l’estiment à la hausse et 48% qui se positionnent correctement.

 Test du chi2 : p = 0.0711

 

Notons tout d’abord que quel que soit le niveau de satisfaction à l’égard du travail, la tendance à l’estimation à la baisse du “ niveau de vie ” est générale chez les travailleurs (souvenons nous que les inactifs et les chômeurs ont plus tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la hausse que ceux qui sont en activité au moment de l’enquête). Ceux qui ne sont pas satisfaits de leur emploi de façon générale ont une forte tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse (37,7% en -1 contre 14,1% en 1) ; ce sont aussi ceux qui se positionnent le moins correctement (48 % en 0 contre environ 60% en 0 pour les autres, peu satisfaits et très satisfaits). Plus l’on est satisfait par rapport à son travail, mieux l’on se positionne en termes de “ niveau de vie ” et moins on l’estime à la baisse (la gradation est nette). Il semble donc bien qu’il existe une corrélation entre le niveau de satisfaction des enquêtés quant à leurs conditions de travail (fatigue, danger, relations entre collègues, rapports hiérarchiques, horaires, etc.) et la façon de juger son “ niveau de vie ”. Nous avons là une première confirmation que le “ niveau de vie ” n’est pas apprécié uniquement à la lumière du salaire et des revenus du ménage. Et effectivement, en analyse multivariée l’observation est confirmée : après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme et par rapport à une situation de référence où l’individu n’est pas satisfait à l’égard de son travail, on voit ‘toutes choses égales par ailleurs’ que le fait d’être satisfait ou peu satisfait favorise les chances de se situer correctement (OR = 1,60 ; IC 95% = [1,20 ; 2,15] ; p = 0,0019) et que le fait de n’être pas satisfait multiplie par plus de 2 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 2,30 ; IC 95% = [1,51 ; 3,40]).

De façon générale, le sentiment d’instabilité à l’égard de l’emploi est corrélé à la façon d’évaluer son “ niveau de vie ” : plus les situations professionnelles sont incertaines et instables, plus les individus ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse. Un simple tri croisé laisse apparaître des différences très significatives (p<0.0001) : le tableau suivant montre que plus les enquêtés ont le sentiment que leur emploi est menacé, plus ils ont de difficulté à se situer et plus ils sous-estiment leur “ niveau de vie ”.


Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” selon le sentiment d’instabilité face à l’emploi

(analyse univariée)

Situation quant à l’emploi

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                             0                                                 1

Emploi stable non menacé

24,74

58,86

16,39

Emploi stable menacé

27,77

58,67

13,56

Emploi instable

35,88

46,95

17,17

Lecture : 24,7% de ceux qui ont le sentiment d ‘occuper un emploi stable, non menacé, estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse, 58,9% d’entre eux se placent correctement et 16,4% le surestiment.

Test du chi2 : p <.0001

 

 

Notons que ceux qui ont connu une période de six mois dans leur vie ont tendance à évaluer leur “ niveau de vie ” plus à la baisse que les chômeurs de longue durée (chômage de plus de deux ans) : le sentiment d’incertitude s’amenuisant avec le temps, il est probable que la “ stabilité ” de la situation de chômage conduise les individus à relativiser leur condition. La part non négligeable de “ l’influence ” du sentiment d’incertitude face à l’emploi sur la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” m’a incitée à creuser la question de la stabilité de façon plus large (chocs, ruptures, etc.). 

 

Les chocs de santé

 

Concernant la santé tout d’abord, il faut savoir que “ objectivement ” (c’est-à-dire du point de vue de l’état de santé de la personne) et non du point de vue de la santé ressentie, le fait d’être malade est corrélé à l’appréciation du “ niveau de vie ” : ‘toutes choses égales par ailleurs’, après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme et par rapport à une situation de référence où l’individu est en bonne santé, le fait d’être atteint d’au moins une maladie “ grave ”[32] multiplie par 1,6 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1.63 ; IC 95% = [1.17 ; 2.6]). Il en va de même pour le handicap : ‘toutes choses égales par ailleurs’, après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, et par rapport à une situation de référence où l’individu est en bonne santé, le fait d’être handicapé multiplie par 1,6 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1.63 ; IC 95% = [1.11 ; 2.41]). De même, les personnes reconnues comme dépressives par l’enquête – indicateur de dépression Minidiag – ont plus tendance que les autres (en bonne santé) à dévaluer leur “ niveau de vie ” (OR = 1.34 ; IC 95% = [0,957 ; 1,872]). Venant confirmer le résultat présenté ci-dessus quant au sentiment d’instabilité face à l’emploi, on constate que le fait d’avoir eu un “ choc ” de santé (maladie ou accident) dans les six derniers mois est corrélé à la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” : chez ceux qui ont été malades ou blessés dans les six derniers mois la tendance est d’estimer à la baisse son “ niveau de vie ” (28.4% en -1 contre 22.81% en 1) alors que les autres le surestiment (21.1% en - 1 et 24% en1). Ceux qui ont connu un “ choc ” médical dans les six derniers mois se positionnent “ moins bien ” que les autres (48,8% en 0 contre 54,9% pour les autres). La différence est significative (p = 0.0585) et se maintient après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme : ‘toutes choses égales par ailleurs’, le fait d’avoir eu un “ choc ” de santé dans les six derniers mois multiplie par 1,4 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse (OR = 1,42 ; IC = [1,02 ; 1,97]). Les ruptures d’ordre médical semblent favoriser le trouble chez les individus qui ont plus de difficultés que les personnes en bonne santé pour se situer en termes de “ niveau de vie ” sur l’échelle des ménages d’Ile de France et ont tendance à le sous-évaluer. On peut en déduire que la “ qualité de vie ” au quotidien, les difficultés rencontrées, physique ou morales, interviennent dans l’appréciation du “ niveau de vie ”. Par contre, les corrélations entre appréciation de l’état de santé et appréciation du “ niveau de vie ” ne sont pas flagrantes mais en tendance les individus qui estiment être en bon état de santé physique et psychologique se placent mieux que les autres : ils ont probablement des repères plus solides que les autres.

Ruptures familiales

 

La situation familiale est apparue comme un bon indicateur de la corrélation des ruptures biographiques[33]  avec l’évaluation du “ niveau de vie ”. Les “ accidents ” de trajectoire (travail, santé, vie de couple, etc.) ont une “ influence ” sur la perception que les individus ont de leur “ niveau de vie ”. J’ai montré dans la première partie de ce travail que le fait d’être en relation avec d’autres personnes (famille, association, pratique religieuse, etc.) favorise les “ capacités ” à se situer justement en termes de “ niveau de vie ”, en fournissant des points de repères et de comparaison aux individus. Notons par exemple que l’indicateur de réseau d’aide privée potentielle[34] n’est pas corrélé à la façon d’apprécier son “ niveau de vie ” : penser pouvoir compter sur quelqu’un (sur le plan affectif, pour trouver un logement ou un emploi, pour recevoir une aide financière ou “ un coup de main ” dans la vie quotidienne) n’influe pas sur l’estimation du “ niveau de vie ”. Ceci se confirme par le fait que, si le sentiment d’être isolé correspond à une tendance à estimer à la baisse son “ niveau de vie ” dans les simples tris croisés ( p = 0,0280), la différence ne se maintient pas lors d’un contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme : là encore les résultats les plus probants sont liés aux critères “ objectifs ” (ruptures de liens sociaux, séparation, divorce, etc.). Je prendrai un exemple : le tableau suivant laisse apparaître des différences significatives de positionnement en termes de “ niveau de vie ” selon que l’enquêté à vécu une rupture familiale ou non. La différence ne se joue pas tant dans la capacité à se situer “ correctement ”, mais dans la tendance à estimer le “ niveau de vie ” à la hausse ou à la baisse.

 


Différentiel d’appréciation du “ niveau de vie ” en fonction de la trajectoire familiale

(analyse univariée)

Trajectoire familiale

Recouvrement entre position objective et positionnement subjectif

-1                                              0                                              1

Couple sans rupture

18,51

53,56

27,93

Couple recomposé

28,54

56,55

14,90

Seul après rupture

25,34

53,65

21,01

A toujours vécu seul

22,66

47,36

29,97

Lecture : 53,56% des individus issus d’un couple sans rupture se placent correctement sur l’échelle des niveaux de vie des autres ménages d’Ile de France, 18,51% d’entre eux estiment leur “ niveau de vie ” à la baisse et 27,93% d’entre eux le surestiment.

Test du chi2 : p = 0.0055

 

Les individus appartenant à un couple sans rupture ont tendance à surestimer leur “ niveau de vie ” (27,9% en 1 contre 18,5% en -1), alors que ceux qui vivent en couple recomposé ont tendance à le sous-estimer (14,9% en 1 contre 28,5% en -1). De plus, ceux qui se retrouvent seuls après une rupture sous-estiment plus leur “ niveau de vie ” que ceux qui ont toujours vécu seuls (25,3% en -1 et 21% en 1 contre 22,7% en -1 contre 30% en 1). Ces tendances se confirment après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme, par rapport à une situation de référence où l’individu n’a connu aucune rupture de vie de couple dans sa vie (séparation ou divorce) : le fait d’avoir vécu une rupture amoureuse multiplie par 1,4 la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse ” (OR = 1,4 ; IC 95% = [1,01 ; 1,96]).

Logement

 

Enfin, on pourrait utiliser encore de multiples indicateurs des conditions de vie : j’ai choisi de m’intéresser in fine au logement parce que les résultats le concernant confirment bien que les conditions matérielles (de vie) jouent un rôle dans la façon d’apprécier le “ niveau de vie ”. Ceux qui estiment avoir des problèmes (logement trop petit, en mauvais état ou trop cher) ont tendance à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse. ‘Toutes choses égales par ailleurs’ après contrôle sur le sexe, l’âge et le diplôme et par rapport à une situation de référence où l’individu estime ne pas avoir de problèmes, la probabilité se voit multipliée par 1,5 d’apprécier à la baisse le “ niveau de vie ” (OR = 1.50 ; IC 95% = [1.08 ; 2.09] ) alors que le fait d’estimer ne pas avoir de problème de logement augmente de 1,5 la probabilité de se positionner correctement en termes de “ niveau de vie ” (OR = 1.54 ; IC 95% = [1.16 ; 2.04]). En revanche, le fait d’aimer son quartier, de s’y sentir ou pas en sécurité et d’estimer qu’il a une bonne ou mauvaise réputation n’est pas du tout corrélé à la façon d’apprécier son “ niveau de vie ”. On pouvait s’attendre à ce que le fait que la question étudiée impose aux habitants des quartiers de la politique de la ville de Paris de se situer en termes de “ niveau de vie ” par rapport à la moyenne des ménages de l’Ile de France les incite à estimer leur “ niveau de vie ” à la baisse. Ce n’est pas le cas : là encore les conditions de vie objectives l’emportent sur les perceptions subjectives pour évaluer le “ niveau de vie ”. Le “ niveau de vie ” n’est donc pas l’objet d’une appréciation sans fondement mais est au contraire évalué à l’aune de critères objectifs, monétaires et autres qu’économiques.


Conclusion

 

Pour approfondir les résultats obtenus au cours de cette recherche, j’ai élaboré des modèles de régression logistique emboîtés (présentés en annexe): ils permettent de repérer les variables les plus corrélées à l’estimation du “ niveau de vie ”. Plutôt que de détailler chaque modèle, je souhaite en guise de conclusion à ce travail, insister sur un résultat qui me semble à la fois novateur et complémentaire des études qui m’ont aidée à bâtir ma problématique et mes hypothèses. Les modèles emboîtés confirment le caractère empirique, pragmatique de l’estimation subjective du “ niveau de vie ”. Les revenus sont loin d’être le seul paramètre pris en compte par les individus pour évaluer leur “ niveau de vie ” et les conditions de vie matérielles et symboliques interviennent dans l’appréciation. Le “ niveau de vie ” est évalué à la lumière des conditions de travail, de logement, de santé, alors que l’auto-perception et l’humeur de l’individu n’y sont pas corrélées. Les modèles montrent en effet l’absence de poids des variables d’appréciation subjective (les ajouter ne fait pas varier les modèles) par rapport aux autres variables de contrôle.

 

Les propositions des sociologues et économistes qui invitent à penser la “ richesse ” et la “ pauvreté ” dans leur multidimensionnalité se voient ici renforcées. Etre satisfait de ses conditions de travail, être serein face à l’avenir (emploi, revenus), être bien logé ou en bonne santé, avoir une trajectoire familiale stable et sans rupture, ou encore avoir des enfants, avoir la foi et avoir une pratique religieuse, autant de critères que les individus mobilisent pour évaluer leur “ niveau de vie ”. Les revenus et le travail, la santé et la famille apparaissent comme les facteurs les plus importants dans la détermination du “ niveau de vie ”, autrement dit, de la qualité de vie.

Les notions de “ pauvreté monétaire ”, “ pauvreté d’existence ” et “ pauvreté subjective ” sont donc bien liées mais pas dépendantes l’une de l’autre. Une personne “ pauvre ” du point de vue monétaire n’a pas forcément le sentiment de l’être dès lors qu’elle prend en compte les critères autres que l’argent qui contribuent à faire de sa vie une “ vie riche ”, alors que celui qui jouit d’un bon “ niveau de vie ” au sens monétaire peut se sentir plus “ pauvre ” qu’il ne l’est. Le décalage entre position objective et positionnement subjectif en termes de “ niveau de vie ” est donc lié aux différents paramètres que les individus mobilisent pour évaluer leur “ niveau de vie ” et se situer par rapport à d’autres. Ce que les individus entendent par “ niveau de vie ” va bien au-delà de la situation économique du ménage – et donc bien au-delà de la définition qu’en donnent les économistes. Les différentes formes de capital sont prises en compte au cours de l’estimation subjective qui de fait repose sur des critères objectifs plus que sur un simple subjectivisme.

 

Le revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation ne suffit pas à définir le “ niveau de vie ”, notion qui se révèle être plus proche de celle de “ qualité de vie ”. La seule réponse aux besoins, aspirations et frustrations n’est donc pas l’argent : le seuil de satisfaction en termes de “ niveau de vie ” varie selon les individus, leurs caractéristiques sociodémographiques, leurs conditions de vie et la perception qu’ils en ont. Avoir de faibles revenus ne suffit pas à se sentir “ pauvre ” et à l’inverse, le montant élevé des revenus, liés par exemple à l’emploi, ne protège ni de la “ pauvreté ”, ni du risque de se sentir “ pauvre ”.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Annexes

 

Présentation des modèles de régression logistique


 

Régressions logistiques sur la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la hausse

 

 

 

Modèle 1

Modèle 2

Modèle 3

Modèle 4

Qualité du modèle

- 2 LOG L

Constante

 

900,324

-1,95

 

 

<.0001

 

891,672

- 2,34

 

 

<.0001

 

889,235

-2,48

 

 

<.0001

 

887,650

-2.5356

 

 

<.0001

Sexe

Homme

Femme

 

Ref.

0,14

 

 

0,38

 

Ref.

0,08

 

 

0,61

 

Ref.

 0,09

 

 

0,57

 

Ref.

0,09

 

 

0.61

Age

Plus de 24 ans

18-24 ans

 

Ref.

0,85

 

 

0,0003

 

 Ref.

0,78

 

 

0,0009

 

Ref.

 0,81

 

 

0,0007

 

Ref.

0,79

 

 

0,001

Structure familiale

Pas d’enfants

Couple avec enfants

 

Ref.

0,49

 

 

0,009

 

Ref.

0,43

 

 

0,03

 

Ref.

 0,3

 

 

0,09

 

Ref.

0,29

 

 

0,16

Situation à l’égard de l’emploi

Actif

Inactif

 

Ref.

0,81

 

 

<.0001

 

Ref.

0,81

 

 

<.0001

 

Ref.

0,79

 

 

<.0001

 

Ref.

0,82

 

 

<.0001

Capital culturel

Etre diplômé

Aucun diplôme

 

Ref.

0,45

 

 

0,02

 

Ref.

0,39

 

 

0,06

 

Ref.

0,39

 

 

0,06

 

Ref.

0,41

 

 

0,05

Capital social

 

Ni foi ni pratique

Pratique religieuse

 

N’a vu aucun membre de sa famille dans les trois derniers mois

A vu au moins un membre

 

 

 

 

Ref.

0,42     

 

Ref.

 

0,48  

 

 

 

0,03

 

 

 

0,03

 

 

Ref.

0,42

 

Ref.

 

0,44  

 

 

 

0,03

 

 

 

0,05

 

 

Ref.

0,42

 

Ref.

 

0,47  

 

 

 

0,04

 

 

 

0,04

Estimation subjective de soi

 

Estime basse

Estime haute

 

Pas content de soi

Content de soi

 

Pas fier de soi

Fier de soi

 

Pas confiance en soi

Confiance en soi

 

 

 

 

 

 

 

Ref.

0,42  

 

Ref.

-0,22

 

Ref.

-0,002  

 

Ref.

0,02       

 

 

 

0,18

 

 

0,39

 

 

0,99

 

 

0,9

 

 

Ref.

0,42  

 

Ref.

-0,22 

 

Ref.

-0,01   

 

Ref.

0,04   

 

 

 

0,12

 

 

-0,43

 

 

0,98

 

 

0,89

Autres éléments d’évaluation

 

Satisfaction à l’égard du travail

Pas satisfait à l’égard du travail

 

Pas de problèmes de logement

Problèmes de logement

 

Satisfaction vacances

Pas satisfait vacances

 

 

 

 

 

 

 

Ref.

-0,08  

 

 

Ref.

- 0,18 

 

Ref.

0,16  

 

 

0,68

 

 

 

0,32

 

 

0,44

 

Note de lecture : la modalité de la variable à expliquer modélisée est “ estimer son niveau de vie à la hausse ” (versus estimer correctement ou à la baisse). Dichotomique 

 

 

 

 

 


Régressions logistiques sur la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” à la baisse

 

 

 

 

Modèle 1

Modèle 2

Modèle 3

Modèle 4

Qualité du modèle

- 2 LOG L

Constante

 

954,941

-2,07

 

 

<.0001

 

932,833

- 2,22

 

 

<.0001

 

923,807

-2,57

 

 

<.0001

 

923,703

-2,57

 

 

<.0001

Sexe

Femme

 Homme

 

Ref.

0,16

 

 

0,31

 

Ref.

0,20

 

 

0,22

 

Ref.

0,22

 

 

0,19

 

Ref.

0,22

 

 

0,18

Nationalité

Autre

Française

 

Ref.

0,04

 

 

0,83

 

Ref.

0,08

 

 

0,68

 

Ref.

0,12

 

 

0,59

 

Ref.

0,11

 

 

0,60

Age

18-24 ans et 60 et plus

Classes d’âge intermédiaires

 

Ref.

 

0,61

 

 

 

0,0017

 

 Ref.

 

0,43

 

 

 

0,02

 

Ref.

 

 0,42

 

 

 

0,03

 

Ref.

 

0,42

 

 

 

0,03

Structure familiale

Couple avec enfants

Pas d’enfants

 

Ref.

0,58

 

 

0,0008

 

Ref.

0,59

 

 

0,0007

 

Ref.

0,3

 

 

0,09

 

Ref.

0,59

 

 

0,008

Capital culturel

 

Aucun diplôme

Etre diplôme

 

Etre tout sauf ouvrier

Ouvrier

 

 

Ref.

-0,10

 

Ref.

0,54  

 

 

 

0,55

 

 

0,05

 

 

Ref.

0,-14   

   

 Ref.

0,42     

 

 

 

0,41

 

 

0,15

 

 

Ref.

-0,04

 

Ref.

0,46     

 

 

0,82

 

 

 

0,11

 

 

Ref.

-0,03

 

Ref.

0,45    

 

 

 

0,82

 

 

0,12

Situation face à l’emploi

Non précaire

Précaire

 

 

 

 

Ref.

0,40

 

 

 

0,07

 

 

Ref.

0,44

 

 

 

0,05

 

 

Ref

0,44 

 

 

 

0,05

Satisfaction à l’égard du travail

Satisfait

Pas satisfait

 

Revenus stables

Revenus instables

 

 

Ref.

0,68    

 

 

Ref.

0,53        

 

 

0,0013

 

 

 

0,02

 

Ref.

0,63     

 

       

Ref.

0,43          

 

 

0,0031

 

 

 

0,08

 

Ref

0,63  

 

 

Ref.

0,43    

 

 

0,003

 

 

 

0,08

Conditions de vie “ objectives ”

 

Pas de problèmes de logement

Problèmes de logement

 

Valide

Handicapé

 

 

 

 

 

 

 

Ref.

 

0,31          

 

Ref.

0,50        

 

 

 

 

 

0,07

 

 

0,01

 

 

 

Ref.

 

0,30    

 

Ref.

0,48    

 

 

 

 

 

0,08

 

 

0,02

Estimation subjective de soi

 

Bon état psychologique

Mauvais état psychologique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ref.

 

0,10

 

 

 

 

 

0,74

 

 

Note de lecture : la modalité de la variable à expliquer modélisée est “ estimer son niveau de vie à la hausse ” (versus estimer correctement ou à la baisse).

Dichotomique 

 

 


Régressions logistiques sur la probabilité d’estimer son “ niveau de vie ” correctement

 

 

Modèle 1

Modèle 2

Modèle 3

Qualité du modèle

-2 LOG L

Constante

 

1218,629

-0,33

 

 

0,066

 

1218,045

-0,35

 

 

0,05

 

1217,092

-0,37

 

 

0,05

Sexe

Femme

Homme

 

Ref.

-0.08

 

 

0.55

 

Ref.

 -0,07

 

 

0,58

 

Ref

-0,08

 

 

0,55

Age

18-25 ans et 60 ans et plus

Ages intermédiaires

 

Ref.

0,28

 

 

0,06

 

Ref.

0,27

 

 

0,07

 

Ref.

0,27

 

 

0,07

Lieu de résidence jusqu’à 16 ans

Etranger

France

 

 

Ref.

0,39

 

 

 

0,009

 

 

Ref.

 0,38

 

 

 

0,01

 

 

Ref.

 0,38

 

 

 

0,01

Diplômes

Jusqu’au bac

Après le bac

 

 

Ref.

0,11

 

 

0,46

 

Ref.

0,09

 

 

0,54

PCS

Etre tout sauf cadre et profession intellectuelle supérieure

Cadre et profession intellectuelle supérieure

 

 

 

Ref.

 

 

-0,08

 

 

 

 

 

0,69

 

Ref.

 

 

-0,09

 

 

 

 

0,65

Investissement associatif

Ne pas être investi

Etre investi

 

 

 

Ref.

0,16

 

 

0,33

Réseaux de sociabilité

Faible

Fort

 

 

 

Ref.

 -0,01

 

 

0,93

 

Régressions logistiques sur la probabilité de ne pas estimer son “ niveau de vie ” correctement

 

 

Modèle 1

Modèle 2

Modèle 3

Qualité du modèle

-2 LOG L

Constante

 

914,236

-1.84

 

 

<.0001

 

906,244

-1.7940

 

 

<.0001

 

898,978

-1.67

 

 

<.0001

Sexe

Homme

Femme

 

Ref.

0.26

 

 

0.1259

 

Ref.

0.17

 

 

0.32

 

Ref.

 0.11

 

 

0.54

Age

Ages intermédiaires

18-25 ans

60 ans et plus

 

Ref.

 1,1157

0.68

 

 

<.0001

0.0008

 

Ref.

1.16

0.43

 

 

<.0001

0.05

 

Ref.

1.11

0.52

 

 

<.0001

0.02

Lieu de résidence jusqu’à 16 ans

France

 Etranger

 

 

Ref.

0.61

 

 

 

0.0005

 

 

Ref.

0.59

 

 

 

0.001

 

 

Ref.

 0.62

 

 

 

0.001

Diplômes

Etre diplômé

N’avoir aucun diplôme

 

 

Ref.

0.48

 

 

0.03

 

Ref.

0.50

 

 

0.02

PCS

Etre tout sauf ouvrier

Etre ouvrier

 

 

Ref.

-0.81

 

 

0.03

 

Ref.

-0.75

 

 

0.05

Sociabilité

Avoir vu sa famille dans les trois derniers mois

Ne pas avoir vu sa famille dans les trois derniers mois

 

 

 

Ref.

 

-0.58

 

 

 

0.009

 

 


Bibliographie

 

BAUDELOT, C., GOLLAC M., BESSIÈRE C., COUTANT I., GODECHOT, O., SERRE, D., VIGUIER, F., Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France, Paris, Fayard, 2003

 

BAUDELOT,C., CHOQUET, O., “ Du salaire au niveau de vie ”, Economie et statistique, n°139, décembre 1981, INSEE

 

BOUCHAYER, F. (dir.), Trajectoires sociales et inégalités. Recherches sur les conditions de vie, Mire, INSEE, Erès, 1994

 

CASTEL, R., “ De l’indigence à l’exclusion, la désaffiliation. Précarité du travail et vulnérabilité relationnelle ”, in Donzelot, J. (dir.), Face à l’exclusion. Le modèle français, Paris, PUF, 1991

 

CASTELLAN, M., MARPSAT, M., GOLDERBERGER, M.-F., “ Les quartiers prioritaires de la politique de la ville ”, INSEE Première, n°234,1992

 

DESTREMAU, B., SALAMA, P., Mesure et démesure de la pauvreté, Paris, PUF, 2002

 

DICKES, P., “ Ressources financières, bien-être subjectif et conditions de vie ”, in Bouchayer, F. dir., Trajectoires sociales et inégalités. Recherches sur les conditions de vie, Mire, INSEE, Erès, 1994

 

DONZELOT, J. (dir.), Face à l’exclusion. Le modèle français, Paris, PUF, 1991

 

FLEURBAEY, M., HERPIN, N., MARTINEZ, M., Verger D., “ Mesurer la pauvreté : méthodologie et résultats ”, Economie et Statistique, “ Mesurer la pauvreté aujourd’hui ”, n° 308-309-310, INSEE, 1998

 

GODECHOT, O., GURGAND M., 2000, “ Quand les salariés jugent leur salaire ”, Économie et statistique, n°331, juin, p. 3-24.

 

HAYS, J.-P., HOURRIEZ, J.-M., DUMARTIN, S., SEYS, B., “ Indicateurs avancés de pauvreté à partir des enquêtes permanentes sur les conditions de vie ”, Document de travail N° F0203, INSEE, 2001

 

HOURRIEZ J-M., OLIER, L., “ Niveau de vie et taille du ménage : estimation d’une échelle d’équivalence ”, Economie et statistique n°308-309-310, Insee, 1998

 

HOURIEZ, J.-M., LEGRIS, B., “ L’approche monétaire de la pauvreté : méthodologie et résultats ”, Economie et Statistique n° 308-309-310, Insee, 1998

 

LEGENDRE, N., “ La pauvreté monétaire : dernière actualisation ”, Les Travaux de l’Observatoire, 2001-2002

 

LOLLIVIER, S., VERGER, D., “  Pauvreté d’existence, monétaire ou subjective sont distinctes ”, Economie et statistique n°308-309-310, INSEE, 1998

 

LOLLIVIER, S., “ Inégalité et pauvreté : limites conceptuelles et tendances récentes ”, La Revue française d’économie, n°3, 2000

 

PAUGAM,S., La disqualification sociale, Paris, PUF, 1991

 

SEN, A., Repenser l’inégalité, Paris, Seuil, 2000, [1re éd. en anglais, 1992] 

 

SIMMEL, G., “ Les pauvres ”, (1907), in Sociologie. Etudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, coll. “ Sociologies ”, 1999, (1908), p.98

 

TOWSEND, P., The concept of poverty, London, Heinemann, 1970

 



[1] A ce titre, je tiens à remercier ceux qui m’ont accompagnée dans la réalisation de ce mémoire : Sylvain, sans qui ce travail n’aurait vu le jour, toute l’équipe de l’atelier “ Rémunérations et justice ” et particulièrement Christian Baudelot et Olivier Godechot ainsi que les formateurs du stage de statistiques, Loup Wolf et Thomas Amossé.

[2] Pendant de nombreuses années, l’INSEE a retenu l’échelle dite d’Oxford qui attribue au premier adulte du ménage 1 uc, aux autres adultes 0,7 uc et aux enfants de moins de 14 ans 0,5 uc. Nombreux sont aujourd’hui ceux qui considèrent que cette méthode de définition de l’échelle n’est plus adaptée à la structure actuelle de la consommation. Ainsi de plus en plus de statisticiens (revoyant les économies d’échelle des ménages et les différents postes budgétaires) s’accordent sur la nécessité de revoir à la baisse les coefficients de 0,7 à 0,5 pour les adultes, de 0,5 à 0,3 pour les enfants de moins de 14 ans : c’est l’échelle de l’OCDE modifiée. Les unités de consommation calculées selon cette échelle d'équivalence attribue donc 1 uc au premier adulte du ménage, 0,5 uc aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc aux enfants de moins de 14 ans.

[3] En 2001 le seuil de pauvreté en France était fixé par l’INSEE à 650 euros par mois et par unité de consommation.

[4] P. Towsend, The concept of poverty, London, Heinemann, 1970

[5] A. Sen, Repenser l’inégalité, Paris, Seuil, 2000, [1re éd. en anglais, 1992]

[6] “ Niveau de vie ” sera mis entre guillemets tout au long de cette étude puisqu’il constitue un concept à objectiver et doit donc faire l’objet d’une définition autoréférencée. 

[7] B. Destremau, P. Salama, Mesures et démesure de la pauvreté, Paris, PUF, 2002

[8] S. Paugam, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, Le lien social, 2005, p.21

[9] “ En termes sociologiques, la pauvreté ne vient pas d’abord, suivie de l’assistance – ceci est plutôt le destin dans sa forme personnelle -, mais est pauvre celui qui reçoit assistance ou qui devrait la recevoir étant donné sa situation sociologique, bien que par chance, il est possible qu’il ne la reçoive pas. (…) Les pauvres, en tant que catégorie sociale, ne sont pas ceux qui souffrent de manques et de privations spécifiques, mais ceux qui reçoivent assistance ou devraient la recevoir selon les normes sociales. Par conséquent, la pauvreté ne peut, dans ce sens, être définie comme un état quantitatif en elle-même, mais seulement par rapport à la réaction sociale qui résulte d’une situation spécifique. ”, G. Simmel, “ Les pauvres ”, (1907), in Sociologie. Etudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, coll. “ Sociologies ”, 1999, (1908), p.98

[10] Pour ces notions et leurs corrélation je renvoie le lecteur à S. Lollivier, D. Verger, “ Pauvreté d’existence, monétaire ou subjective sont distinctes ”, in Economie et Statistique, n° 308,309,310 et aussi à Lollivier, S., op. cit., 2000

[11] Cf. P. Dickes, “ Ressources financières, bien-être subjectif et conditions d’existence ”, in F. Bouchayer (dir.), Trajectoires sociales et inégalités. Recherches sur les conditions de vie, Mire, INSEE, Erès, 1994

[12] S. Lollivier, “ Inégalité et pauvreté : limites conceptuelles et tendances récentes ”, La Revue française d’économie, n°3, 2000

[13] Je remercie l’équipe de l’INSERM qui a mis à ma disposition les matériaux de l’enquête (questionnaire, base de données, rapport de synthèse…).

[14] M. Castellan, M. Marpsat, M.-F. Goldberger, “ Les quartiers prioritaires de la politique de la ville ”, INSEE Première, n°234,1992. Ses débuts remontent en France au début des années 80 : “ un certain nombre de rapports sur les quartiers, sur l’insertion des jeunes en difficulté et la prévention de la délinquance, conduisent à une remise en cause des politiques sociales traditionnelles, centralisées et sectorisées, au profit d’approche qui se veulent plus globales, transversales et plus proches des populations (…). Les nouveaux dispositifs élaborés s’appliquent à des territoires délimités, visent la mise en œuvre d’une action globale dite transversale ou partenariale articulant les diverses administrations publiques traditionnellement cloisonnées, accordent un rôle central au local et fonctionnent enfin par contrat où l’appui de l’Etat est conditionné par l’engagement des collectivités locales et la participation des habitants. Se met ainsi en place une approche territoriale de lutte contre l’exclusion en faveur des zones urbaines défavorisées ”. Les auteurs définissent la Politique de la ville selon 4 principes : le contrat, la discrimination positive, la transversalité, la citoyenneté. Elle porte alors sur la réhabilitation des logements et de l’urbanisme, l’action sociale et culturelle, l’école, l’emploi et l’insertion professionnelle, la prévention de la délinquance et la sécurité. Elle se doit de moderniser les services publics et cible des populations spécifiques, spatialement définies. Il s’agit de réduire les écarts entre territoires (ZUS : zones urbaines sensibles ; ZEP : zones d’éducation prioritaires, etc).

[15] C. Baudelot, O. Choquet, “ Du salaire au niveau de vie ”, Economie et Statistique, n°139, décembre 1981

 

[16] Je remercie Olivier Godechot pour son aide précieuse tout au long de ma formation aux statistiques et lui suis particulièrement reconnaissante d’avoir rendue possible la création de cette variable.

[17] L’une des limites de cette démonstration vient du fait que l’enquête ne donne pas accès aux sommes imposables, qui devraient être prises en compte pour calculer le revenu disponible du ménage (le niveau de vie au sens de l’INSEE).

[18] Les expressions “ se placer correctement ”, “ à la hausse ”, “ à la baisse ” sont des commodités de langage qui seront utilisées tout au long de la démonstration pour désigner la tendance de positionnement des uns et des autres. Je parlerai aussi de position objective pour désigner le “ niveau de vie ” réel et de positionnement subjectif pour désigner l’estimation.

[19] On obtient donc cinq classes de revenus ou fractiles, la classe 1 correspondant aux ménages les plus pauvres, la classe 2 aux ménages les plus  modestes, la classe 3 à la moyenne, la classe 4 aux ménages aisés et la classe 5 aux ménages riches. Je précise que j’ai été conduite à fusionner les classes 4 et 5 vu le nombre restreint de ménages “ riches ” dans l’échantillon. La classe 4 correspond donc aux ménages aisés et riches.

[20] A partir de maintenant, je m’autorise par commodité stylistique à ne plus rappeler le caractère fictif de la situation sur laquelle se base la démonstration et à parler sans conditionnel des tendances des uns et des autres à se positionner : correctement, à la hausse, à la baisse.

[21] La formule de la variable est la suivante : le différentiel entre les deux = estimation – classes de revenus, soit dif = (y subj – y obj).

[22] Plus exactement, la première hypothèse qu’il faudrait envisager, c’est que la situation d’enquête (passation du questionnaire, en face-à-face au domicile des personnes) peut inciter les enquêtés à vouloir “ garder la face ” devant l’enquêteur : la “ sous-estimation ” des situations de pauvreté objective pourrait alors être liée à un souci de présentation de soi. Mais cette hypothèse est très restrictive.

[23] J’insiste d’emblée sur le phénomène de “ corrélation ” sur lequel je vais baser l’analyse : ce que je cherche à mettre au jour à travers cette enquête, ce sont les relations entre les caractéristiques sociodémographiques des individus, leurs représentations du “ niveau de vie ”, non pas un rapport de cause à effet. Si j’observe que deux variables ont tendance à varier en même temps, rien ne m’autorise à conclure sur l’effet de l’une sur l’autre. Corrélation et causalité ne sont pas synonymes.

[24] Utilisation du logiciel SAS, réalisations de tris croisés puis élaboration de modèles de régression logistique (dichotomiqe) : seuls les modèles emboîtés sont présentés en annexe ; les résultats des modèles simples sont indiqués entre parenthèses dans le texte, la plupart du temps uniquement lorsqu’ils sont significatifs.

[25] Je rappelle que l’expression “ en 0 ”, “  en 1 ”, “ en -1 ” est utilisée pour indiquer la façon dont les individus se positionnent : “ correctement ”, “ à la hausse ”, “ à la baisse ”.

[26] C’est-à-dire toutes les variables incluses dans le modèle étant tenues constantes.

 

[27] Il est aussi probable que le souci de dignité face à l’enquêteur incite les individus à se dire plus aisés que ce qu’ils ne sont “ en réalité ”.

[28] L’indicateur d’aide privée potentielle mesure l’aide potentielle (pouvant être reçue) concernant le travail, le logement, les aides financières ou matérielles, l’aide dans la vie quotidienne (pour “ un coup de main ”), le soutien moral ou affectif, et non l’aide effective (qui dépendant des besoins). Pour chacun de ces domaines, les personnes ont dû dire si elles peuvent compter sur quelqu’un de leur famille, sur un ami ou un collègue, sur un voisin, et enfin sur une institution, un service public ou une association. Cette variable fonctionne donc comme un bon indicateur de l’insertion des personnes dans un réseau et signale les possibilités de mobiliser de l’aide.

[29] L’estime de soi a été mesurée à partir d’une échelle comprenant dix questions : Rosenberg’s self esteem scale (Rosenberg 1978).

[30] Le MINI (Mini International Neuropsychiatric Interwiew) est un outil diagnostic élaboré par des chercheurs français et américains (Y.Lecrubier INSERM et D.Sheehan Univ. Of South Florida), qui permet à partir d’un jeu de neuf questions de repérer les personnes présentant des symptômes compatibles avec un diagnostic clinique de dépression.

[31] La satisfaction générale quant à l’emploi est un indicateur créé à partir de l’agrégation des réponses à plusieurs questions concernant la satisfaction à l’égard les différents domaines énoncés.

[32] Maladie grave correspond à une liste de maladies établie par l’organisme mondial de la santé, et comprend les maladies du cœur, les cancers, le diabète, l’obésité, la dépression, les séquelles d’accident graves etc. 

[33] Alors que la sociologie a pour habitude d’analyser les effets de chocs et de ruptures à travers l’analyse ethnographique et l’entretien, ici le questionnaire et l’enquête statistique nous donne la possibilité d’approcher les phénomènes de rupture de façon quantitative, concernant la situation familiale, la santé, le travail, les revenus, le logement, etc.

[34] L’indicateur d’aide privée potentielle a été défini dans la note 28.